Léon Pilatte 1822 - 1893
Table des matières
L’historien, le chercheur se heurtent à de grandes difficultés pour retracer le cheminement personnel du pasteur Pilatte et, de ce fait, ses bifurcations, tant du point de vue politique que théologique. Une partie de ma recherche sur sa vie à Nice est basée sur ses courriers à la Table vaudoise et à Jean-Pierre Meille
Jean-Pierre Meille, (Forterocca 1817- Luserne San Giovanni 1887). pasteur à Turin, rédacteur en chef de La Buona Novella, périodique protestant créé en 1855
ATV, Lettre de L. Pilatte à J.-P. Meille du 10 février 1858., auquel Pilatte enverra de nombreux articles. Cette correspondance active conservée aux Archives de la Table vaudoise (ATV) à Torre Pellice s’étend de 1854 à 1888. Les documents conservés aux Archives départementales des Alpes-Maritimes (AD06), les procès-verbaux des assemblées de l’Église vaudoise conservés à l’Église protestante unie de Nice ainsi que la lecture des journaux locaux ont permis de recontextualiser ces courriers en étant aidée par les informations issues des recherches contemporaines. Dans la majeure partie de ces lettres, Pilatte montre sa préoccupation, voire ses inquiétudes, quant à la question de l’évangélisation en Italie et des problèmes soulevés par le nombre de sectes qui s’installent à Nice à partir de la libération religieuse de Charles-Albert (Carlo-Alberto di Savoia) puis de l’annexion à la France en 1860. Contrecarrer la papauté, contrer les sectes, évangéliser seront les moteurs principaux de toutes ses activités. Alors qu’il se préoccupe de politique. Il s’était engagé en France en 1848 et dans l’hedomadaire qu’il crée L’Église Libre, on ne trouve pas dans cette correspondance sa position ni même aucune allusion aux questions politiques propres au Comté ni au mouvement du Risorgimento qui secoue toute l’Europe. Cette question est particulièrement sensible dans cette région qui vient durant ses années de pastorat jusqu’à l’annexion. Il aurait en effet sous la coupe de lois très dures quand il s’agit d’étranger. La menace est d’être expulsé. Notons, toutefois, que la question italienne se perçoit en filigrane puisqu’il est principalement question de l’évangélisation de la péninsule. (Concernant la succession des mutations d’ordre politique liées au Risorgimento et à l’Unité italienne, je renvoie à mon article XXX
Ses relations familiales
Nous sommes aussi sans informations concernant ses rapports avec sa famille. Sa sœur Zulma est à Nice et a épousé un anglais : Hamilton ils s’établiront d’abord à Menton puis à Bordighera ; Leur fille Anna son doctorat de médecine en poche créera plusieurs misons d’infirmières. Le fils de Pilatte sont aussi discrets sur leur père et nous ne connaissons à l’heure actuelle pas quel père il fut.
J’ai également consulté les recherches contemporaines qui ont été entreprises sur l’histoire du Comté de Nice au XIXe siècle.
Malgré le peu d’éléments concernant sa vie privée, ces lettres permettent néanmoins d’entrevoir le caractère de Pilatte. Tout d’abord, il s’en dégage un sentiment de découragement permanent devant la tâche immense qui lui est confiée et le peu de résultats qui lui semblent obtenus, par rapport à son engagement personnel. Sans doute sa mauvaise santé n’est-elle pas étrangère à cette mélancolie permanente qui va peut-être de pair avec la théologie du péché particulièrement développée dans la petite communauté revivaliste. La disparition précoce de son épouse a probablement accentué ce penchant. Très affecté par ce décès, il ne se remarie pas, contrairement aux usages de son temps et élève ses enfants avec la seule aide de ses domestiques. Je n’ai pas trouvé trace d’informations concernant l’éducation de ses trois enfants.
Jeunesse
Les premiers pas de Pilatte dans le monde protestant sont relatés par quelques-uns de ses amis dont Hippolyte Draussin
Draussin (1845-1929) fut pasteur à Nice, professeur à l’école Sainte-Philomène et journaliste. qui indique avoir eu son journal entre les mains. Il fut l’un de ses collaborateurs à la rédaction de L’Église Libre et il enseigna plus tard lors de la création de l’école Sainte-Philomène.
On peut résumer les diverses relations qui existent sur l’enfance et la première jeunesse de Pilatte : en 1822 à Vendôme dans le Loir-et-Cher, dans une famille catholique modeste, naît le 2 septembre un enfant que rien ne prédispose à une brillante carrière. Léon-Rémi a un frère aîné et aura une sœur, Zulma, née en 1832
Zulma est un prénom courant au XIXe s. Zulma Pilatte (1832-1904) épouse Frédéric Fitzroy Hamilton, un riche aristocrate anglais en 1860, membre de l’Eglise libre de Nice.. Les parents ont les moyens d’envoyer leurs enfants à l’école. Léon, dont le parrain est un ecclésiastique, est inscrit dans une école catholique. Rétif à toute autorité, il en est renvoyé pour cause de notes insuffisantes et d’indiscipline. Á quatorze ans il intègre l’École des Arts et Métiers d’Angers. Il ne s’y plaît guère, étant réfractaire au règlement, et décide de rentrer dans la vie active et de se placer comme ouvrier dans diverses villes. C’est à Tarbes qu’il rencontre l’évangéliste Doudiet, un agent de la Société Évangélique de France
La Société évangélique de France (SEF), première société d'évangélisation à direction française, regroupe des protestants de diverses dénominations. Elle développe des méthodes d’évangélisation offensives et forme des colporteurs et des évangélistes en vue de l’évangélisation des catholiques.. Dans un article paru en 1852 dans The Church Review and Ecclesiastical Registrer, Pilatte révèle ce que furent ses premiers contacts avec le monde religieux, quand il n’avait pas encore quatorze ans. Cet article est l’un des rares où il parle de son enfance
The Church Review and Ecclesiastical Register, Vol. V, New Haven, Con., 1852, p. 556. “I was once held in the chains of Popery. I remember it, I have been under the grinding iron rule of the priests. But my soul has escaped from the net of this destroyer of souls and I am therefore authorized perhaps to speak of Popery as an accursed system which has made France a nation of infidels. My experience as a man has been very much like the experience of the nation itself. When a child I was sent to the priests as to the highest Divine authority which was to teach me my duty. I went listened to them bowed before them and believed everything. But I could not help reading thinking hearing talking looking about me and seeing what was going on in the world and when I detected falsehood in Popery and not thinking that Christianity was different from Popery but believing that Christianity and Popery was all the same thing I gave up Popery and Christianity too and became a thorough infidel. This is the history also of the French nation. When a child France fell into the hands of the priests receiving/ Popery in the place of Christianity and grew up in it but the nation has detected falsehood in Popery and given it up altogether and guided by Voltaire and the Encyclopaedists become a nation of infidels.” :
J'étais autrefois pris dans les chaînes de la papauté. Je m'en souviens, j'ai été broyé sous la férule des prêtres. Mais mon âme s'est évadée des filets de cette destructrice des âmes et dès lors je suis peut-être autorisé à parler de la Papauté comme d'un système exécrable qui a fait de la France une nation d'incroyants. Mon expérience en tant qu'homme a été tout à fait comparable à l'expérience de la nation elle-même. Dans mon enfance je fus envoyé chez les prêtres comme à la plus haute autorité Divine qui puisse m'enseigner mon devoir. J'allai les entendre, m'incliner devant eux et croire absolument à tout. Mais je ne pus m'empêcher de lire, de penser, d'écouter, de parler, de regarder autour de moi et de voir ce qui se passait dans le monde et lorsque je découvris la fausseté du papisme - et ne concevant pas que le Christianisme puisse être différent de la Papauté mais croyant que Christianisme et Papauté étaient une seule chose - j'ai renié le papisme, et le Christianisme avec, et je suis devenu rigoureusement incroyant. C'est aussi l'histoire de la nation française. Dans son enfance la France tomba dans les mains des prêtres, en reçut la Papauté au lieu du Christianisme et grandit dans cet état mais la nation a détecté le mensonge dans la Papauté et les a reniés ensemble (Papauté et Christianisme) et, conduite par Voltaire et par les Encyclopédistes, elle est devenue une nation d'infidèles.
Premiers pas dans le ministère évangélique
La rencontre de l’évangéliste Doudiet est déterminante. On peut imaginer un jeune adolescent à la recherche d’une dimension qui donne un sens à sa vie et l’enthousiasme qui le saisit quand il a trouvé une réponse à son questionnement. Nous sommes en 1842, il a 20 ans, il a découvert sa vocation, il sera missionnaire. Il décide de rejoindre la Maison des Missions à Paris et d’y faire des études : il étudie le grec, le latin et l’anglais et, très vite, se sent attiré par la prédication. Déjà, il organise des petites réunions religieuses en attendant d’être envoyé en mission à l’étranger, au Lesotho, terre de mission, comme ses modèles Arbousset, Casalis et Gosselin. Hélas, sa santé déjà fragile - une santé déficiente dont il se plaindra tout au long de sa vie - ne lui permet pas de s’engager comme il l’aurait souhaité ; le voilà contraint de changer d’orientation. Ses professeurs, notamment Jean Pédézert et Jean-Henri Grandpierre, resteront ses amis.
En 1844 Pilatte reçoit l’imposition des mains et il est ainsi consacré au ministère pastoral. Envoyé dans des villes du Centre-Ouest, il perçoit un salaire de la Société Évangélique de France. À Limoges, ses talents de prédicateur le font déjà remarquer. Ensuite, à Angoulême, il remplace Napoléon Roussel au temple de la ville et donne des conférences intitulées « Conférences sur le mois de Marie et réfutation des erreurs prêchées dans ce mois par l’abbé Michon à Notre-Dame-des-Bésines » (sic)
Il s’agit probablement de l’église Notre-Dame-d’Obezines où l’abbé Jean-Hippolyte Michon prêche le Réveil marial.. Le ton est donné. Tout au long de sa carrière Léon Pilatte dénoncera les « erreurs de la religion catholique » suivant en cela la dynamique revivaliste… et sur cet aspect de ses activités il aura parfois à rendre des comptes aux autorités judiciaires.
À Sens, Pilatte entame un cycle de conférences polémiques et apologétiques ayant pour principaux sujets l’histoire, les controverses, des exposés des doctrines chrétiennes, l’autorité et l’infaillibilité de l’Église romaine, les erreurs sur les saints, la messe, les sacrements, les ordres monastiques, le vrai christianisme et le salut. Ces conférences attirent un public de plus en plus nombreux et, dès 1849, Pilatte se trouve déjà sur la liste des personnages inquiétants pour le ministre de la Justice. Le ministre est connu pour ses attaques contre les protestants ; il n’admet pas leur droit à la controverse et il est aussi connu pour son intrusion dans les affaires théologiques. L’Evangelical Christendom, journal édité à Londres, qui suit avec intérêt ce qui se passe en France et en Europe, relate toutes les « tracasseries » dont sont l’objet les protestants
Evangelical Christendom, Vol. II, London, Patridge and Oakey, Paternoster Row, 1849, p. 42. Cf. une lettre que le ministre Hébert écrit au consistoire de Meaux concernant l’opuscule Souvenir des Conférences protestantes de Melun d’Ami Bost, pasteur missionnaire du Réveil à Melun. Il y indique que celui-ci est rempli d’erreurs et que l’auteur devrait se montrer plus circonspect quant à ses affirmations sur la question de la virginité de Marie. et, bien sûr, celles subies par le fougueux Léon Pilatte
Evangelical Christendom, Vol. III, London, Patridge and Oakey, Paternoster Row, 1848, p. 76.. L’évangéliste Napoléon Roussel (qui se retirera à Cannes de 1857 à 1863) est aussi inquiété pour avoir distribué des tracts considérés comme outrageants pour l’Église romaine. Pour ce qui concerne Pilatte, le préfet de l’Yonne l’accuse de calomnie contre la papauté : comme beaucoup de ses contemporains revivalistes, le jeune évangéliste a pour idée fixe de combattre la religion catholique et son chef. Notons toutefois que, si les agents de la Société Évangélique de France retrouvent la veine controversiste anticatholique de la Réforme, il n’en est pas moins vrai que des catholiques publient alors nombre de brochures antiprotestantes.
Les années 1844-1850
La société française est alors secouée par une série de crises qui génèrent des mutations importantes tant au point de vue religieux et ecclésiastique que politique. Les années 44-48 sont marquées par l’apparition d’une réflexion sur les conséquences sociales de la révolution industrielle, l’arrivée des machines-outils qui entraîne une organisation plus spécifique du travail, le travail à la chaîne et l’afflux des paysans vers les villes où sont implantées les usines. L’apparition de nouveaux modes de production entraîne l’émergence de nouvelles classes sociales qui déstabilisent la société. Plusieurs intellectuels « de gauche » dénoncent la condition des travailleurs de l’industrie, l’exploitation de l’homme par l’homme, la durée et la dureté du travail. Dans toute l’Europe, des idées libérales se répandent. Des journaux sensibilisés aux diverses crises économiques et bientôt au sort des ouvriers n’hésitent pas à fustiger les dégâts engendrés par la société industrielle. Des catholiques se joignent à la contestation.
En 1847, en France, la crise économique qui entraîne une forte hausse du nombre des chômeurs oblige le gouvernement à ouvrir des ateliers communaux. La mesure est insuffisante. La petite et moyenne bourgeoisie réclame des réformes. Louis-Philippe et le ministre Guizot sont hostiles à toute discussion, voire tout débat. Le roi et son ministre refusent d’augmenter le nombre des électeurs qui choisissent les députés. Le 22 février 1848, Paris se couvre de barricades. Surviennent alors les premières émeutes. La révolte des ouvriers de 1848 n’est pas une question de conflit entre pauvres et riches. À la suite de l’insurrection parisienne, le 24 février Louis-Philippe se résigne à abdiquer et part pour l’exil.
Ces évènements qui semblent sonner le glas de la monarchie en France ne sont pas sans répercussions sur le jeune pasteur qui fut « malade d’émotion et de joie »
E. G. LÉonard, Histoire générale du protestantisme, Vol. III, Déclin et Renouveau, Paris, PUF, 1961, p. 260. à l’annonce du changement de régime. Pilatte, issu d’un milieu modeste et ayant travaillé au sein de la classe ouvrière, comprend les blessures et les attentes des ouvriers ; il est alors tenté par la politique et se présente comme candidat aux élections d’avril 1848 dans l’Yonne. Il n’est pas élu et l’échec de sa candidature lui fait abandonner ses velléités politiques. Il se rend alors dans la capitale où il se donne pour mission de proclamer l’Évangile aux ouvriers. Sensibilisé à la condition ouvrière, il trouve injuste que les ouvriers travaillent douze heures par jour pour un salaire de misère et rentrent épuisés chez eux. Ce n’est, pense-t-il, qu’en améliorant leurs conditions matérielles qu’ils pourront accéder à un progrès intellectuel moral ou religieux. Pilatte est dans la ligne des philanthropes humanistes de ce temps : l’amélioration de la condition des classes défavorisées passe par l’amélioration de leur situation économique. Il souhaite que les chrétiens évangéliques prennent en main la cause des pauvres. Dans son esprit, c’est pour ne pas laisser la place au communisme. Car ici et là fleurissent des doctrines qui tentent de démontrer que le christianisme primitif était communiste.
Pilatte organise donc ses premières réunions dans les quartiers populaires. Il ouvre une salle d’évangélisation au Vieux-Chêne, 69 rue Mouffetard, et construit ses premières controverses contre un prêtre - l’abbé Paul Chantôme (1810-1877) qui rassemble des ouvriers pour les « endoctriner » - en retournant ses arguments contre lui. Déjà il montre d’exceptionnelles qualités d’orateur et il obtient très vite un vif succès auprès des ouvriers
Charles Luigi et Hippolyte Draussin, Léon Pilatte, Œuvres choisies, Op.cit., p. 593-606.. Des affiches avec le titre Discours sur le vrai christianisme ayant été placardées, des plaintes sont déposées et en juin le tribunal correctionnel de P
aris le condamne à 200 francs d’amende pour outrage aux bonnes mœurs, c’est-à-dire pour avoir laissé pénétrer des femmes et des enfants dans les salles de réunion. En ce même mois de juin 1848, le peuple se soulève pour protester contre la fermeture des ateliers nationaux. L’armée réprime durement l’insurrection tandis que Pilatte s’engage en soignant les blessés des barricades. Après les insurrections ouvrières, quoique favorable au mouvement des ouvriers, il édite un petit opuscule de onze pages intitulé Liberté, Égalité, Fraternité. Un mot au peuple
Léon Pilatte, Liberté, Égalité, Fraternité. Un mot au peuple, Imp. Ducloux et Cie, 1848. dans lequel il défend l’idée que seul le christianisme peut apporter la liberté et non les doctrines ou idéologies communistes qui se propagent alors. Dans une lettre ouverte datée de décembre 1849, adressée aux habitants du faubourg Saint-Marceau, Pilatte décrit la situation telle qu’il l’a vécue :
La salle pouvait bien contenir 1 000 à 1 200 personnes debout. À peine ouverte elle se remplit et depuis ne cessera de regorger d'auditeurs. Et quels auditeurs ! Sans doute fallait-il quelque courage pour affronter le tumulte des premières réunions, la chaleur et les odeurs de la salle. Nos réunions continuèrent sans interruption jusqu'au moment où éclata la formidable insurrection de juin. On ferma les ateliers nationaux du jour au lendemain, 40 000 hommes valides et sans ressources furent jetés sur le pavé de Paris. La troupe fit feu. Comme une traînée de poudre, le cri se répandit dans les faubourgs « on égorge nos frères » ; le quartier Mouffetard, ignorance, misère et vices réunis se leva comme un seul homme. Pendant trois mortelles journées, au bruit du canon et de la fusillade, des flots de sang coulèrent. Quand tout fut fini, je me mis en quête de mon pauvre troupeau. Au bout de quelques semaines j'en avais ramassé les débris et les vides étaient comblés par de nouveaux venus dans les réunions du Vieux Chêne. Nous parlions de choses sérieuses, on s'occupait de l'Évangile. Un grand nombre préférait les soirées du Vieux-Chêne aux soirées du cabaret ou de la barrière.
Puis Léon Pilatte évoque aussi le choléra de 1849 apparu dans le quartier Mouffetard, la fosse commune, les enfants orphelins recueillis par des familles misérables. La salle du Vieux-Chêne devenue trop petite, Léon Pilatte transporte le siège de ses activités au 36 de la rue de l'Arbalète dans l'ancienne chapelle d'un couvent
Léon Pilatte, Lettre amicale aux habitants du Faubourg Saint-Marceau, décembre 1849... Cette salle du faubourg Saint-Marceau est située dans un quartier de Paris où l’industrialisation a attiré des hommes et des femmes qui espèrent trouver du travail. Ce quartier, actuellement situé dans le 5e arrondissement, est le siège de plusieurs clubs socialistes ou révolutionnaires. Deux fois par semaine à 8 heures du soir, Pilatte annonce la Bonne Nouvelle aux ouvriers accompagnés de leur épouse et de leurs enfants. À ces réunions, il donne une forme de culte, sans doute pour échapper à la loi sur les réunions, et il organise des débats auxquels participe le public. La hiérarchie catholique réagit et l’accuse de calomnie envers la papauté. Des plaintes sont à nouveau déposées, des poursuites engagées. Pilatte ne se laisse pas faire. Sa popularité est grande dans le quartier notamment en raison de son dévouement pendant l’épidémie de choléra de 1849. Mais, comme André Encrevé l’indique : « Nous ne pouvons admettre, disaient les gouvernants, que tout un quartier soit ainsi entre les mains d’un homme »
André EncrevÉ, Les Protestants, Op.cit, p. 52, p. 330.. Il demande et obtient une audience du comte de Falloux, ministre de l’Instruction et des Cultes, contestant les poursuites. Le ministre, le 27 février 1849, lui répond qu’il n’a rien à craindre s’il respecte certaines règles inscrites dans la loi
André Encrevé, Ibid, p. 323., le rassurant sur la position du gouvernement qui, dit-il, restera neutre. Mais, en réalité, ce que souhaite surtout le ministre c’est protéger la religion catholique
André EncrevÉ, Ibid. p. 311.. Pilatte est condamné
. Il fait appel mais cette condamnation est confirmée au mois de novembre par la cour d’Appel et ensuite par la cour de Cassation
Cour de Cassation, Chambre criminelle, Mémoire pour M. Léon-Marie Pilatte, Ministre de l’évangile. Demandeur en cassation d'un arrêt rendu le 17 novembre 1849 par la Cour d'appel de Paris, Chambre des appels de police correctionnelle. Dans Liberté religieuse : mémoires et plaidoyers, Jules Delaborde, Paris, C. Meyrueis, 1854, Chap. 7, Jules Delaborde, avocat à la cour de cassation, relate toutes les condamnations faites à l’encontre des protestants et notamment les courriers de Léon Pilatte au ministre De Falloux, ses réponses ainsi que les arguments des parties..
Le journal Archives du christianisme relate l’affaire. The Baptist Missionary Magazine
The Baptist missionary magazine, Massachusetts Baptist Convention, American Baptist Foreign Mission Society, Vol., 29, 1849, p. 181. Evangelical Christendom, 1849, p. 41., un magazine américain, reprend l’article et s’étonne d’une condamnation contraire aux lois qui prévoient la liberté religieuse. Il est toutefois bien compris par le monde protestant que le motif réel de cette condamnation est sa position polémique anticatholique et non la participation des femmes et enfants qui assistent aux réunions. Il écrit et publie un petit ouvrage, Petit discours sur le communisme et le christianisme, à mes amis du Faubourg Saint-Marceau, dans lequel il démontre que ni l’éducation ni l’instruction ni le bien-être ne procureront à eux seuls vertu et bonheur car la vie portera toujours en elle son lot de souffrance en dépit des améliorations promises par le socialisme
Léon Pilatte, Petit discours sur le communisme et le christianisme, à mes amis du Faubourg Saint-Marceau, Paris, chez l’auteur, 1849, p. 6 ss.. Il y réfute l'opinion qui commence à se répandre que le communisme soit une suite de la communauté des premiers chrétiens
Léon Pilatte, Ibid., p. 9 ss..
En mars 1850, le préfet de police fait interdire l’entrée de la salle faisant fi du décret de juillet 1848 sur les clubs qui précise que les réunions cultuelles ne sont pas concernées par la loi concernant l’accès aux réunions publiques par les femmes et les enfants. Pilatte est accusé de menées subversives et de réunions illicites. Mais il est bientôt relaxé suite à un arrêté qui abolit les poursuites antérieures pour cause d’exercice du culte. La salle est fermée
Charles Luigi, Hippolyte Draussin, Léon Pilatte, Œuvres choisies, Op.cit.. La Société évangélique l’envoie alors en Allemagne puis en Suisse pour récolter de l’argent afin qu’il puisse partir en mission aux États-Unis.
Plusieurs brochures écrites de sa main seront publiées au cours de cette période : en 1846, Du Mariage des prêtres, Réponses à une brochure intitulée du célibat ecclésiastique. L’année 1848 est particulièrement prolifique : Sortez de Babylone ! Appel à la population sénonaise, Réponses aux calomnies répandues dans le public par MM prêtres Ch. De L. et autres, à l’occasion des conférences prêchées à Sens en octobre, novembre et décembre 1847 et, avec son ami Pressensé, Le Synode réformé de 1848 par deux témoins. Il devient en outre le collaborateur d’Émile de Girardin, fondateur du journal La Presse, et écrit des articles pour des journaux américains, notamment The Independant
André EncrevÉ, Protestants français au milieu du XIX e siècle, Op.cit., p. 389 ss..
Positions des protestants quant à la question sociale
Les dirigeants des sociétés d’évangélisation, mais aussi des pasteurs, sont extrêmement attentifs tant aux soulèvements populaires qu’aux agissements et aux initiatives du bouillonnant orateur. Ancien ouvrier et contremaître, Pilatte semble plus enclin à une compréhension en profondeur de ce qui se passe au sein du monde ouvrier que la majorité de ses coreligionnaires. Ses prises de positions lui valent donc de nombreuses attaques venues des camps politiques mais aussi à l’intérieur du protestantisme. André Encrevé souligne que le journal libéral « Le Lien critique particulièrement Napoléon Roussel et Léon Pilatte à l’œuvre dans certains quartiers populaires de Paris »
André EncrevÉ, Ibid., p. 307.. Les milieux dirigeants du protestantisme français, dans leur ensemble, n’ont pas compris la « psychologie des masses populaires »
André EncrevÉ, Ibid., p. 395 ss.. En effet, ceux-ci sont divisés sur les questions ecclésiales et doctrinales, ne sont guère favorables à la polémique anticatholique et restent prudents devant tout changement de société. Les grands mouvements sociaux ne font pas encore partie de leur réflexion. La tendance qui donnera corps au « christianisme social » ne naîtra véritablement que vers le troisième tiers de ce siècle même si les sociétés du Réveil l’ont en partie intégrée dans leur réflexion.
L’Assemblée générale de l’Église réformée de septembre 1848
Il faut souligner l’importance de l’Assemblée générale de l’Église réformée de septembre 1848 au sein du protestantisme, tant pour les espoirs qu’elle avait suscités que pour le retentissement de son échec. La révolution de février fit renaître l’espoir pour les protestants qu’ils pourraient obtenir un changement des institutions les régissant et renouer enfin avec le système presbytérien synodal. Ils sont par ailleurs toujours à la recherche d’une unité. Une réunion qui rassemble les diverses fractions de l’Église réformée est décidée. Deux questions sont à l’ordre du jour : la séparation des Églises et de l’État et la mise ne place d’une confession de foi commune aux protestants réformés. L’assemblée échoue à trouver une voie qui réunisse toutes les opinions. Pilatte est déçu. Avec Pressensé, il publie alors une brochure dans laquelle ils critiquent amèrement les résultats de l’Assemblée générale du protestantisme en 1848 qui ne réussit pas à adopter une confession de foi commune : Le Synode réformé de 1848 par deux témoins
Edmond de PressensÉ, Léon Pilatte, Le Synode réformé de 1848 par deux témoins, Paris, Librairie protestante, 1848. Cette brochure est en quelque sorte leur déclaration de foi. Le futur pasteur niçois réaffirme à plusieurs reprises ce qui deviendra son credo : l’Église réformée est une Église de professants (les croyants expriment ce qu’ils croient). Il estime que cette profession est universelle, les Églises ne sont pas multitudinistes, c’est-à-dire ouvertes à diverses options théologiques..
Le 1er septembre 1849 l’Union des Églises évangéliques (libres
L'adjectif libre sera rajouté au titre de la nouvelle Union en 1883 au Synode de Mazamet.) se constitue autour de Frédéric Monod et Agénor de Gasparin au prix d’une scission. Des Églises non concordataires s’y rattachent
Le Réveil se manifeste donc par une revitalisation de la piété mais aussi par la volonté de ne pas se limiter au réveil des Églises concordataires.. Toutefois Pilatte, tout en restant très fidèle à leurs options théologiques, et malgré leur insistance, n’y adhérera jamais. À Nice, face aux choix qui lui seront imposés par la réunion du Comté à la France, il préfèrera garder son entière liberté en ne s’affiliant à aucune union.
Pilatte aux États-Unis - 1850-1852
La Société Évangélique a un urgent besoin d’argent pour financer ses diverses actions. Passant par l’Angleterre puis l’Ecosse, Pilatte embarque pour l’Amérique afin de resserrer les liens entre les Églises évangéliques et, surtout, afin de récolter des fonds pour ses publications et son colportage. Les sociétés américaines aident les sociétés françaises dans la publication d’ouvrages religieux. Aux États-Unis, Pilatte participe au synode d’octobre 1850
Notamment Tappan Presbyterian association, Library of Rev. Geo Duffield D.D. de l’Église presbytérienne de New York, Il propose la cinquième résolution concernant la diffusion des Bibles puis participe à celui de Boston. C’est déjà un conférencier aguerri et renommé qui possède parfaitement l’anglais et ses discours sont appréciés. L’année suivante, on le retrouve à l’assemblée de l’American Bible Society en tant que représentant de la Société biblique française (de Paris) et la French and foreign bible Society. Les comptes rendus de ces conférences sont publiés dans diverses revues de langue anglaise
35th Annual Report of the American Bible Society, New York, 1851, p. 16 p. 132 - 133. Thirty-Fifth Annual Report of the American Bible Society: Presented May 8, 1851, With an Appendix, Containing the Addresses at the Anniversary, and Extracts of Correspondence, Together With a List of Auxiliary Societies, Life Directors, and Members. Ses discours exposent les énormes besoins financiers des sociétés bibliques de France, expliquent, commentent et justifient leurs initiatives pour l’évangélisation. Il ne néglige, là encore, aucune attaque contre le pape et la papauté. Seule la Bible développe la foi, martèle-t-il, et, en dépit des nombreux obstacles, les protestants continueront donc à distribuer les Bibles pour réveiller la foi du peuple. Son langage est vigoureux et offensif. En bon communicant, il n’hésite pas à l’émailler d’anecdotes, relatant, par exemple, son expérience de colporteur, quand il allait de maison en maison vendre des Bibles et que les prêtres lançaient les chiens pour l’empêcher de faire son travail. Il n’oublie pas de critiquer la collusion du catholicisme, aveuglé, selon lui, par sa suffisance et sa vanité, avec le nouveau président français, Louis-Napoléon
. Aux États-Unis, où il va prêcher de ville en ville, il prend conscience de l’horreur de l’esclavage. C’est au cours de ces voyages qu’il rencontre, puis se marie à Boston avec Julia Perry Whittemore, de New Haven, (Connecticut). Un mariage qui lui permettra de vivre à l’abri des soucis financiers.
Outre son ministère, Pilatte participe à la traduction du livre Histoire des Protestants de France du professeur Guillaume de Félice
Guillaume de Félice (1803-1871) publie cet ouvrage en 1850. Il fut pasteur de l’Église réformée de Bolbec puis professeur à la faculté protestante de Montauban. Le livre est subventionné par la Société des livres religieux de Toulouse qui a offert un prix à l’auteur, les arguments étant tirés des Écritures., un théologien qui a lutté contre l’esclavage. Dès son retour des États-Unis, il s’attelle à la traduction d’un ouvrage qui vient de paraître aux États-Unis. Quand en 1852 paraît en France le roman anti-esclavagiste Uncle Tom’s Cabin, de l’Américaine Harriet Beecher Stowe, publié quelques mois plus tôt dans un contexte abolitionniste tendu et qui avait obtenu un grand succès, Pilatte est contacté pour la traduction et lui donne pour titre La case de l’oncle Tom
La Case de l’oncle Tom, traduction de Léon Pilatte, Nantes, Imprimerie de Mme Mangin. La première page porte comme en tête : Feuilleton du Phare de la Loire du 23 novembre 1852.. Un ouvrage difficile à traduire étant donné les choix littéraires de l’auteur et, de plus, qui doit être mis à la portée d’un public peu connaisseur des questions que pose l’esclavage. Pas moins de onze traductions voient le jour avec des variantes. La Presse puis Le Phare de la Loire choisissent Pilatte, arrivé récemment d’Amérique après deux années passées aux États-Unis, en particulier dans le Sud, où il a vécu au milieu des noirs, estimant que cela le rend particulièrement apte à comprendre le fond et les intentions du roman. Sa traduction paraît tout d’abord sous forme de feuilleton. Léon Pilatte ajoute au titre le sous-titre Vie des Noirs aux États-Unis, qui se transforme rapidement en Vie des Noirs au Sud des États-Unis. Pilatte l’accompagne de notes indispensables au lecteur français peu au courant des réalités d’outre-Atlantique, il explique le choix de ses traductions : « oncle » pour uncle, en ajoutant en note : « le terme s’applique aux esclaves d’un certain âge et dénote de l’affection, qu’il soit employé par les esclaves ou leur maître » membre de l’Eglise libre
Claire Parfait, « Un succès américain en France : La Case de l’Oncle Tom », En ligne.. Il fournit au lecteur des informations sur la géographie, le mode de vie et les institutions aux États-Unis. Ensuite il publie à nouveau le roman aux Éditions de la Librairie nouvelle
Harriet Beecher Stowe, La case de l’oncle Tom. Sur la première de couverture de l’édition Librairie Nouvelle / Lecou de 1853, le nom du traducteur, Léon Pilatte, suit immédiatement le titre, alors que le nom de l'auteur n'apparaît que pour valider la traduction autorisée et approuvée par Madame B. Stowe. Librairie nouvelle, 1852. avec une préface de la romancière américaine qui redéfinit les intentions du roman et indique qu’Uncle Tom’s Cabin a un objectif précis et qu’au-delà de l’intention de décrire un milieu particulier et local, le récit est de tous les temps et de tous les lieux. Autre temps, autre lecture : au gré des traductions, le manifeste abolitionniste Uncle Tom’s Cabin devient une parabole religieuse, dans laquelle l’esclave n’apparaît que comme illustration du propos, au titre du plus humble des humbles. Il faut dire qu’à cette époque, le roman n’est pas un livre pour enfants.
Pilatte à Menton 1853-1854
Après deux années passées aux Etats-Unis, Pilatte, son épouse et leur fils s’installent à Paris, mais ils doivent bientôt quitter la capitale pour une ville du Sud ; Pilatte est atteint de laryngite chronique. Ce sera Menton. C’est une ville qui a fait sécession de la Principauté de Monaco en 1848. Le climat est réputé pour sa douceur comme toute la côte méditerranéenne que les étrangers apprécient, car considéré comme favorable aux santés délicates. Elle est lancée par James Henry Bennet en 1849. Menton est à cette époque une Ville libre d’environ 4 500 habitants, qui a fait sécession de la principauté de Monaco en 1848. On y parle un patois mâtiné d’occitan et de ligurien. Une petite ville calme pour Léon Pilatte qui a vécu la trépidante vie parisienne puis a voyagé longuement aux États-Unis. Il vient s’y reposer, reprendre des forces.
Une petite communauté protestante vient d’éclore, qui a secoué les mentonnais. Jean-Marie Trenca, cousin du gouverneur Charles, s’est converti au protestantisme. Un acte hautement symbolique, dans une région profondément catholique attachée à ses traditions, qui a provoqué de virulentes polémiques et des antagonismes au sein du milieu aristocratique dont il est issu. La population dans son ensemble est révoltée que l’un de ses dignitaires puisse adhérer à la religion hérétique. Pilatte en a-t-il eu connaissance ? Toujours est-il qu’il est chargé, dès son arrivée, de prendre en main la vie spirituelle des quelques personnes que J.-M. Trenca a réunies
Nous possédons peu d’archives sur l’Église de Menton. Le pasteur Pierre Évrad qui a réalisé une étude indique que régulièrement, tous les douze ans, le pasteur J. Delapierre les détruisait.. On lui demande d’assurer le culte, clandestinement bien sûr, dans une chambre d’hôtel. Quelque temps plus tard, il obtient « une modeste salle, accessible aux curieux et constituant par conséquent un moyen de propagande, mais excitant aussi l’animosité des adversaires de l’Évangile qui n’épargnaient pas les vexations de toutes sortes aux hérétiques »
Charles Luigi, Hippolyte Draussin, Léon Pilatte, Œuvres choisies, op.cit., p. 48..
Sa réputation l’a suivi et, quelques mois plus tard, il est appelé par le pasteur vaudois Barthélemy Malan
ATV, Carton 13, 1852-1853, p. 285. En 1854, le pasteur Barthélémy Malan d’Angrogne dans le Piémont est délégué par la Table vaudoise afin de diriger la communauté protestante niçoise pour une période d’essai de six mois. Il est secondé par Antoine Gay suffragant à l’époque, afin de répondre aux besoins des Italiens., en poste à Nice depuis le rattachement de l’Œuvre évangélique à la Table vaudoise, à venir prendre en main la communauté. La Table, et particulièrement le modérateur Revel, se sont pourtant montrés réticents concernant la proposition de Malan, s’inquiétant de ses options républicaines et des risques que cela comportait dans une société aulique
ATV, Lettre du pasteur Revel du 30 mars 1854.. Il est finalement décidé que Pilatte prendra en charge la section française et qu’un adjoint lui sera envoyé pour la partie italienne de l’Œuvre. Il a trente-deux ans quand il donne sa première prédication le 1er avril 1854. Une tâche immense et difficile l’attend dans une région déstabilisée par les projets d’unification de l’Italie et les mesures libérales du roi Victor-Emmanuel qui règne sur la Savoie, le Piémont et la Ligurie et deviendra roi d’Italie en 1861.
Pilatte à Nice
Léon Pilatte est d’emblée fasciné par la ville. Il en exprime tout le charme dans une lettre à Alphonse Karr, journaliste et horticulteur, républicain qui s’exilera à Nice en 1854, après la proclamation du Second Empire. « Allez à Nice ! Allez-y par le télégraphe électrique si vous pouvez ! Climat charmant, situation délicieuse dans une baie nommée non sans raison la baie des Anges, le soleil d'Italie, à une demi-heure de marche la fraîcheur de la Suisse, et des soirées, des nuits plus belles que celles de Naples ! Véritable Paradis. »
Cité par Jules Bertaut, Côte d'Azur, Paris, Hachette, 1931, page 83.
Pilatte s’est installé avec sa famille au 13 rue de la Croix-de-Marbre, lieu de résidence privilégié des hivernants anglais depuis la restauration sarde de 1814, proche de la salle où il a donné sa première prédication. Il prend ses fonctions d’évangéliste le 28 avril 1854 mais n’est pas encore officiellement nommé. Le rattachement à la Table vaudoise qui a regroupé étrangers et sujets sardes n’est pas fait pour rassurer les autorités qui, si elles tolèrent les religions dissidentes des étrangers, ne tiennent aucunement à ce que leurs nationaux répandent la religion « dite réformée ».
Jusque-là, les communautés évangéliques étaient supra confessionnelles et parfois animées - et financées - par des étrangers qui souhaitaient transcender toutes les divisions théologiques et ecclésiastiques. Elles représentaient une toute petite minorité en pays catholique et les autorités civiles sardes ont eu tout loisir de répéter qu’il n’y a de protestants ni dans l’arrondissement de Grasse ni dans le Comté. C’est oublier ou ignorer que, grâce au libéralisme politique de Charles-Albert et de Cavour, divers groupes religieux se sont installés dans la région : des wesleyens, des méthodistes, des darbystes qui refusent toute idée de hiérarchie dans l’Église, voire l’idée même d’Église ou d’institution. Les débats dogmatiques et ecclésiaux ont fait leur apparition.
On note au sein des autorités tant civiles que religieuses une grande méfiance à l’encontre du jeune évangéliste, du fait de sa nationalité française et, plus que probablement, de ses options républicaines. Sa maison est perquisitionnée par la police (le 18 mars 1855)
Herald, Religious arrets in Sardinia, 1855., des Bibles, des Nouveaux Testaments et des ouvrages religieux sont saisis. La police sarde est très au fait de tout ce qui se passe de l’autre côté de la frontière et veille à ce que les idées révolutionnaires de la France ne se propagent pas dans le Comté où s’étaient réfugiés des légitimistes français en 1830 puis des républicains en 1851 à la suite du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Une cohabitation sous haute surveillance car il y a plusieurs partis antagonistes et turbulents. Le pasteur écrira des opuscules démontrant l’iniquité tant des positions des libéraux que des évangélistes revivalistes anglais et italiens
.
Les groupes religieux protestants issus du Réveil qui arrivent d’Angleterre et d’Italie semblent moins inquiétés du moment qu’ils ne sèment pas la mésentente au sein de la population. Tandis que tout est mis en œuvre pour nier l’existence de protestants francophones ou italophones. La lutte pour recruter les ouailles est particulièrement âpre entre les diverses factions revivalistes et crée des dissensions parmi les pasteurs et les évangélistes des différentes nationalités : on trouve des Églises anglicanes, écossaises, françaises, vaudoises, suédoises. Tous les touristes étrangers amènent « leur pasteur » et forment leur petite communauté religieuse. Cette tolérance religieuse est toutefois relative dans le Comté où elle dépend essentiellement de l’évêque et du gouverneur. Cavour (dont la mère est protestante) semble disposé à tolérer les réunions des évangélistes italiens pour peu qu’ils ne troublent pas l’ordre public
Myriam A. Orban, La religion des aristocrates dans le Comté de Nice et les Alpes-Maritimes au XIXe siècle, Nice, Culture Sud, 2010. Lettre de Cavour à Guicciardini, p. 72 et 74.. Pilatte doit donc « faire avec » ces nombreux activistes religieux qui s’installent. Il est chargé par la Table vaudoise de regrouper « les Italiens convertis». Il est aidé par le vaudois Antoine Gay qui lui est adjoint en tant que suffragant. Dès 1855, Pilatte alerte le pasteur Jean-Pierre Meille sur certains agissements de certains évangélistes italiens dont Luigi De Sanctis, de tendance plymouthiste, au sein de la Société des Traités religieux
Cette société a pour but la publication d’ouvrages religieux et de faire connaître les principes de la morale pure de l’évangile «far conoscere in Italia i veri princìpi e la pura moralità dell'Evangelo». «far conoscere in Italia i veri princìpi e la pura moralità dell'Evangelo». far conoscere in Italia i veri princìpi e la pura moralità dell'Evangelo» pour les Italiens, elle est actuellement connue sous le nom de Claudiana. , maison d’édition qui vient d’être créée à Turin, dont il est secrétaire honoraire, et pour laquelle il envisage de constituer un dépôt des parutions à Nice
Les éléments décrits dans ce chapitre proviennent des lettres de Léon Pilatte datées de 1856-1872, envoyées à la Table vaudoise,
et à Jean-Pierre Meille (Lettres des 25 octobre et 7 novembre 1855 et 7 oct. 1856) ainsi que de son livre le Plymouthisme en Italie, op.cit..
La « colonie »
Nom donné à l’époque aux ressortissants étrangers de même langue germanophone est nombreuse. C’est la seconde colonie étrangère en nombre. Elle regroupe des Scandinaves et des Néerlandais qui parlent cette langue, les Russes des provinces baltes, les Suisses alémaniques. La plupart parlent le français, ce qui n’est pas le cas des domestiques qu’ils emmènent avec eux. Pilatte tente donc d’instituer des cultes en allemand. Á cet effet, un nommé Lullin lui est envoyé de Genève mais il ne fait pas l’affaire car il appert que finalement il parle mal cette langue. Dès lors, l’évêque s’inquiète et charge prêtres et religieux de ramener au bercail les brebis égarées qu’il convertirait car Pilatte à peine installé a commencé à évangéliser des sujets sardes réputés catholiques, ce que la loi sarde interdit. Il organise par ailleurs les communautés de Menton et de Villefranche sous l’égide de l’Église de Nice. Fin juin 1855, il est envoyé en Irlande et en Écosse pour prendre des contacts avec l’Église presbytérienne au nom de l’Église vaudoise. Il y rencontra probablement les hommes de la mission pour l’évangélisation des juifs (Scottish Jewish mission) où s’était créé un comité pour la conversion des juifs tel Wilgate qui revenait de Budapest après en avoir été expulté par les Autrichiens
Time for favour: Scottish missions to the Jews, 1838 - 1852. Car de retour en France, Pilatte tenta un dialogue avec les juifs de Nice, sans succès toutefois.
Puis il entreprend une tournée pastorale en Russie, visite Saint-Pétersbourg, la foire de Nijni-Novgorod et Moscou.
En 1856 la famille Pilatte déménage pour le 47, quai Saint-Jean-Baptiste, maison Andréis
Voir Les Échos de Nice, 1857, et lettre de L. Pilatte à la Buona Novella du 25 octobre 1855. Á cette époque, l’on nomme encore les bâtiments du nom de leur propriétaire., qui se trouve dans le quartier que les Niçois de la Vieille Ville appellent La Bourgada. C’est un faubourg hors les murs, de l’autre côté du Paillon, là où résident les plus pauvres, où les constructions sont rares, non loin de l’endroit où il décidera de construire un temple. Seules quelques bâtisses plus importantes y sont implantées dont la maison Gent qui avait accueilli le premier groupe de protestants.
Quand Frédéric Mader (1832-1917), originaire de Märgenkingen dans le Wurtemberg, est envoyé à Nice en 1856 par la Société des missions de Bâle, Pilatte, qui désire toujours offrir des cultes en allemand aux résidents prussiens, le contacte, sachant qu’il avait suivi des cours de théologie. Il lui propose de venir célébrer le culte dans leur ancienne salle qu’il partagerait avec les Écossais une semaine sur deux. Leurs offices ayant lieu le matin, les offices en langue allemande ont lieu entre midi et demi et trois heures de l’après-midi durant tout l’hiver jusqu’au mois de mai. Le premier culte est célébré le 30 novembre 1856, premier dimanche de l’Avent. Cependant, les deux hommes se heurtent sur des questions théologiques et notamment sur les sacrements, la cène et le baptême et se séparent rapidement.
À la fin de l’année, après un séisme de grande amplitude, le choléra fait sa réapparition. Les protestants subissent de plein fouet la maladie, ne trouvant pas asile auprès des hôpitaux catholiques. Pilatte peut cependant compter sur la solidarité de médecins et de pharmaciens de la ville qui lui accordent leur aide bénévolement. Il lance des souscriptions en faveur des démunis et des sans-abri et c’est alors qu’il décide de trouver un local pour les abriter et les soigner, qui deviendra l’Asile évangélique. Mais la population reste hostile et manifeste particulièrement son antipathie lors des funérailles. Le service funèbre protestant proprement dit n’existait pas, étant interdit par la Discipline afin de prévenir toute superstition. La même démarche doctrinale se retrouve chez les vaudois. Les Niçois y voient un sacrilège. Lors des funérailles, des exactions ont lieu. Notons, toutefois, qu’un journal catholique, outré par la sauvagerie des manifestants, relate les incidents
Evangelical Christendom, Vol. VIII, p. 660. L’article n’est pas signé. survenus lors d’un enterrement :
« Notre cité a été le théâtre de scènes de barbarie et de cruauté qui sont presque incroyables à ceux qui ne l’ont pas vu de leurs propres yeux. Vendredi soir les protestants de notre cité ont procédé à un enterrement. Les amis et le pasteur se sont assemblés dans la maison quand une foule rassemblant principalement des femmes et des jeunes ont commencé un charivari, suivant le cortège jusqu’au cimetière. Et durant ce laps de temps, on ne vit aucun agent de police. On espère que de telles scènes ne se répètent pas et que, dans le futur, les protestants pourront accomplir les devoirs de leur religion sans problème. »
Malgré la plainte déposée par Pilatte, aucune enquête ne se sera ordonnée. La même scène se renouvelle lors de l’enterrement d’une femme de quatre-vingts ans ; quelque six cents hommes et enfants profèrent des injures. Les pasteurs vaudois tentent bien de les calmer, sans résultat, et sont alors eux-mêmes la cible de projectiles : légumes, fruits, cailloux.
À la réception des documents attestant de sa consécration au ministère de l’Évangile - envoyés par Frédéric Monod à la Table - Léon Pilatte est enfin nommé officiellement évangéliste, lors du synode tenu à Torre Pellice en 1856. Dans l’Église vaudoise du Piémont, on appelle « pasteurs » ceux qui restent dans les Vallées et « évangélistes » les hommes qui dirigent des Églises au-dehors qui sont considérées comme Églises de missions. Au synode, Pilatte se fait remarquer par la pertinence de ses remarques sur la situation de l’Italie, alors secouée par le Risorgimento, et les luttes intestines des partis politiques et religieux internationaux qui tentent de prendre le pouvoir.
L’Asile évangélique de Nice
Outre la construction du temple (aujourd’hui une salle des ventes) qui aura lieu en 1856, la grande œuvre de Léon Pilatte fut la création de l’Asile évangélique, une œuvre indépendante juridiquement et administrativement de l’Église vaudoise. Dans le Comté, la nationalité, l’âge, le sexe, la religion sont autant d’éléments de discrimination dans l’octroi de secours. Les pauvres sont catégorisés : on distingue les pauvres honteux ou encore les pauvres incurables. Léon Pilatte décide d’ouvrir un asile pour accueillir les protestants indigents, suite à une visite dans un hôpital dont le fonctionnement l’avait scandalisé. Frank Puaux
Cf. Franck Puaux, Les œuvres du protestantisme, op.cit. p. 278. décrit la situation des hôpitaux niçois : « Défaut de soins, obsessions constantes d’un personnel clérical, fort de son irresponsabilité et du mauvais vouloir de l’autorité à l’égard des hérétiques, encore en fort petit nombre dans la région ». Il ajoute que « Léon Pilatte allait procéder à l’ensevelissement d’un de ses malheureux coreligionnaires décédé à l’hôpital, [quand] il constata que le cadavre, abandonné dans un réduit malpropre, avait été en partie rongé par les rats. »
Le rôle de l’Église catholique, et par extension celui de ses auxiliaires, est considérable. C’est à eux que revient la responsabilité des établissements de soins mais aussi la politique générale : l’isolement des contagieux, la prévention des épidémies et la lutte contre la maladie. Parmi les institutions religieuses se détachent des laïcs tout à fait indépendants des ordres religieux mais très profondément ancrés dans le catholicisme : les pénitents. Ces associations ont pour objet l’accueil des voyageurs et des pèlerins, l’encadrement des funérailles, l’entraide mutuelle et la charité ; elles connaissent dans la région un développement et une pérennité bien particuliers. Les pénitents assument la direction de nombreux hospices-hôpitaux. De là la difficulté qu’éprouvent les protestants et les anglicans de cette époque à se faire soigner.
En 1855 un premier lieu d’accueil de quatre chambres est ouvert par Pilatte dans un petit local proche de la Croix-de-Marbre, pour donner des soins gratuits aux plus indigents ; éventuellement, souligne leur plaquette, si la situation du malade le permet, il lui est demandé une somme modique pour participation aux frais. Pilatte indique que l’établissement est ouvert en faveur des pauvres malades de la communauté protestante où ils pourront recevoir les soins matériels et spirituels. Quelques années plus tard, devant l’exiguïté des locaux - mais aussi les exigences du propriétaire qui souhaite retrouver son bien - et le prix du loyer trop élevé, le comité organisateur se voit contraint d’envisager le transfert de la structure dans un autre local. Grâce aux aristocrates de tous pays venus passer l’hiver à Nice qui se pressent à ses cultes, Pilatte peut enfin réunir l’argent nécessaire à l’ouverture d’un petit hôpital, un « Asile évangélique ». Il trouve un pavillon d’une quinzaine de lits situé entre deux jardins, assez éloigné du centre-ville, au 42 rue de France. L’établissement est dirigé dans un premier temps par Zulma, la sœur de Pilatte, puis en 1860 par une certaine Sophie Bourlier
EPUN, Registre des mariages de l’Église vaudoise, Série II, n°1 : Sophie Bourlier née à Montéchéraux (Doubs) est directrice de l’Asile évangélique en 1861 ; mariage en 1862 à l’Église évangélique de Nice.. L’accès est ouvert à toute personne nécessiteuse ; cependant le règlement intérieur y est très strict. L’Evangelical Christendom de juillet 1859 indique : « l’établissement est propre, beau et confortable»
Evangelical Christendom, July 1, 1859, p. 1031.. La construction d’un bâtiment est envisagée en 1864. Le comité est constitué par Pilatte, Saint-George, Schérer
Archives du Christianisme, 1864.. L’Asile évangélique est alors placé sous la responsabilité morale d’un évangéliste, Charles Luigi
Né le 26 mai 1838 à Paris, Ch. Luigi se marie à l’Église évangélique de Nice le 30 novembre 1871 avec Émilie Victoria Phillip (Bruxelles, le 26 décembre 1851). (EPUN, Registre des mariages, série II, n°23). Ils quittent Nice en 1872. Charles décède le 26 décembre 1912 à Paris ; il est inhumé au cimetière du Château à Nice. La cérémonie est présidée par le pasteur Charles Carayon de l’ERF. Luigi fut l’un des rédacteurs et collaborateurs de Léon Pilatte pour L’Église Libre. , qui assure les fonctions de pasteur, et d’un comité directeur constitué des représentants des différentes Églises ayant participé à son financement
ATV, Carton 48, Nizza.. L’Asile recueille aussi des enfants abandonnés et des jeunes filles sans ressources venues chercher du travail à Nice. Des hôtes envoient leurs appréciations à la Table vaudoise, parmi ceux-ci citons, un certain Baret qui indique qu’il assiste à l’école du dimanche de L. Pilatte et de Ch. Luigi.
Le temple
Entre-temps, il est décidé qu’un temple sera construit. Le projet avait vu le jour en 1851. Les difficultés auxquelles l’œuvre évangélique avait dû faire face suite aux dissensions au sein de la communauté
Myriam A. Orban, Op.cit. p. 156. l’avaient obligée à surseoir à cette construction. Lors du rattachement à la Table vaudoise, l’Œuvre prospère et peut alors envisager, à nouveau, la construction d’un bâtiment.
C’est un acte hautement symbolique qui demande d’énormes sacrifices financiers ; toutes les confessions sont sollicitées et répondent favorablement aux demandes de dons et subventions. La demande d’autorisation de construction, sur un terrain situé entre une voie en cours d’aménagement appelée Grande Rue (qui devint la rue Gioffredo) et la rue ou ruelle des Prés, peut alors être déposée auprès des autorités ; elle est rédigée et signée par Léon Pilatte. L’autorisation est accordée en 1854 grâce à l’intervention de Jules Avigdor, banquier juif, consul de Prusse à Nice, député de la Province de Nice à Turin. Le Conseil municipal de Nice autorise la construction le 14 avril 1855. Elle est terminée en août 1855.
On peut s’étonner de la rapidité avec laquelle le bâtiment sort de terre. Á vrai dire, les constructions de l’époque ne sont pas toujours bâties dans toutes les règles de l’art et, dans le cas du temple, des réaménagements devront être envisagés rapidement. L’inauguration officielle a lieu en novembre 1856. L’architecture correspond à l’architecture des bâtiments néo-classiques que l’on rencontre en Europe et plus particulièrement en France. Le style d’origine païenne, grec ou romain, est censé incarner les vertus du monde antique en adéquation avec les exigences morales de la foi chrétienne. Il correspond à l’idéologie du temps : retour aux valeurs de l’Antiquité. Les formes géométriques, le fronton triangulaire et les colonnades dépouillées en font l’héritière des temples grecs et des basiliques paléochrétiennes. Le système des temples avec colonnes et portique à la grecque, avec ses lignes simples, convient à une architecture qui a une fonction quasi idéologique : il doit inspirer la droiture de l’esprit et de la foi et contribuer au respect des bonnes mœurs ; il correspond à la rigueur calvinienne. La couleur jaune du temple rappelle les modèles turinois. Auguste Carlone, banquier féru d’art et de culture, indique à propos de cette architecture :
[…] quant à ceux qui, sur la foi des romantiques de la Restauration, baptisent du nom d’art chrétien ce que, d’autre part, ils appellent le style gothique, nous ne craindrons pas de dire que l’architecture fantastique est mieux faite pour les péris, les houris, les ondines et les fées que pour les sévérités du dogme chrétien. C’est ce que paraissent avoir compris ceux qui ont fait bâtir l’église évangélique non loin du temple anglais et ce leur est un mérite qu’il est bon de signaler
Les houris, personnages célestes, sont selon la foi musulmane des vierges dans le paradis, qui seront la récompense des bienheureux. Les Péris sont des disparus, expirés, morts. Ondines, des divinités des eaux dans la mythologie germanique. Il s’agit d’un répertoire humoristique des diverses croyances populaires..
Dans le creux d’une pierre est placée une boîte en fer-blanc contenant plusieurs pièces de monnaies de l’année et le nom des personnes ayant assisté à la cérémonie
Cf. Édouard Corinaldi, L’Église évangélique de Nice, Nice, Imprimerie Gauthier, 1901. p. 36.. Un usage courant dans le Comté, selon un rituel précis qui perdurera jusqu’à la fin du siècle avec plus ou moins de faste. Il inscrit la construction dans le temps. Symboliquement, il lui confère une paternité en la personne de ceux, présents, qui en ont eu l’initiative ou des prestigieux personnages qui en assument le parrainage. L’immeuble est relativement isolé : ni trottoir ni éclairage au gaz dans la voie qui y mène, et il n’est pas chauffé. À l’intérieur, ni tableaux, ni décorations. Pour tout symbole, l’eau du baptême, le pain et le vin de la cène. Mais cela ne décourage pas pour autant les protestants et Pilatte doit bientôt envisager des aménagements pour le confort des fidèles. Dès les années 1860, le temple est déjà devenu trop petit, l’hiver ; des galeries sont construites pour accueillir quelque 150 fidèles de plus.
Le pasteur Pilatte prêche aussi bien au temple vaudois qu’à l’église écossaise
Ce bâtiment a été détruit. ou encore à l’église anglicane, tout à tour en anglais, français et italien. Il donne des cours sur l’apologétique et la systématique, destinés, écrit-il, à attirer les classes cultivées de Nice. Il entretient d’excellents rapports avec le nouvel évêque plutôt libéral, Mgr Jean-Pierre Sola
Jean-Pierre Sola, né à Carmagnola (Piémont), le 16 juillet 1791, nommé évêque de Nice le 1er janvier 1858, sacré à Rome le 3 janvier, rejoignit Nice aussitôt. Évêque plutôt libéral, le pape Pie IX lui demanda sa démission en août 1877. Il décède à Nice le 1er janvier 1882.. Il est apprécié par tous : « Pilatte est vraiment très bon cette année », relate le Home and Foreign record of the Church of Scotland en 1858. Grâce à ses relations acquises aux États-Unis et à l’aristocratie étrangère hivernante, il peut réunir les fonds pour ses ambitieux projets dont les nombreuses œuvres de bienfaisance que l’Œuvre évangélique de Nice finance. Selon Draussin « L’auditoire se composait en grande partie de cette société brillante, aristocratique, plus stable, plus sérieuse et plus distinguée que celle d’aujourd’hui. Les grands seigneurs, les ducs et les princes y abondaient »
Hippolyte Draussin, op. cit., p. 81.. Pilatte, contrairement aux usages du temps, refuse de réserver des sièges pour les « grands de ce monde », même quand la demande est pressante comme celle du roi de Wurtemberg à qui il répond qu’il n’y a pas de différence entre les enfants du Seigneur. Une audace, étant donnée la contribution du roi à la construction de l’édifice, qui aurait pu se retourner contre lui. Il n’en a cure et continue dans la ligne qu’il s’est définie.
Sa santé reste toutefois préoccupante. Outre une laryngite chronique, des douleurs aux genoux l’empêchent de marcher et pour se rendre aux réunions il doit parfois se faire porter en fauteuil. Plusieurs évangélistes se succèdent alors pour l’aider dans sa tâche : Francesco Bruschi évangéliste italien en 1858
ATV, Notice sur l’Église évangélique, 1858. La jeune Église publie deux rapports, l’un en 1855, l’autre en 1858. , Astegiani évangéliste italien, Jean-Daniel Turin sujet sarde suffragant à l’époque. Julia Whittemore, son épouse, s’investit dans la vie paroissiale, soigne les malades et réorganise l’École du dimanche d’après des méthodes américaines. Mathilde Foy, une Suédoise, qui séjourna à Nice de 1851 à 1860
Des lettres de et à Mathilde Foy se trouvent aux Archives de la bibliothèque Vaxjo en Suède. Mathilde Foy fut présidente du Comité des Dames de l’Asile évangélique. Elle est considérée comme l’une des pionnières des Écoles du Dimanche. Décédée en Suède le 1er novembre 1869. , en aura la direction jusqu’à l’annexion de 1860.
Léon Pilatte réitère également la demande de registres paroissiaux jusqu’alors rejetée par le gouvernement sarde car le pasteur anglican a définitivement refusé d’inscrire les protestants dont le nombre et la diversité augmente. Mais Pilatte, n’étant pas sujet royal, le gouverneur cède à sa requête en remettant toutefois le registre à son suffragant Jean-David Turin, de « Saint-Jean-de-Luserne » près de Pignerol, sujet piémontais, après une enquête minutieuse sur ses qualités. Cette autorisation est validée le 25 avril 1857 par décret royal et les registres en dépôt chez l’avocat général sont remis à la communauté, à savoir deux registres : le registre des décès et le registre des mariages. L’Église évangélique de Nice, grâce à Léon Pilatte et au libéralisme politique du gouvernement de Turin, est désormais ouverte sur la ville. Le pasteur est devenu une personnalité, une notabilité incontournable. Prédicateur expérimenté, il sait mesurer ses effets. L’émotion n’est pas absente de ses prédications ni les sentiments : la culpabilité ou encore la mélancolie qui semble accabler ses contemporains.
1857 - Évangéliser l’Italie
Une des préoccupations majeures des protestants à cette époque, tant français qu’étrangers, est l’évangélisation de l’Italie ; une notion assez élastique où chacun met ce qu’il veut et, souvent, des motivations politiques. Les Églises évangéliques d’Angleterre et des États-Unis sont particulièrement attentives à l’évolution des mouvements en vue de l’unification et à la progression de l’évangélisation. Or « évangéliser » dans l’esprit de Pilatte, c’est éradiquer les superstitions de la religion catholique, apporter la Bonne Nouvelle selon les principes de la Réforme, appliqués, selon lui, seulement par la Table vaudoise. Surtout il tient à rester en dehors des manœuvres politiciennes, convaincu que les malheurs des Italiens proviennent de ce qu’ils ont abandonné la vraie foi. Comment faire ? Les bonnes volontés ne suffisent pas, on note trop d’échecs.
Des représentants des diverses factions du Réveil parcourent le Comté depuis la libéralisation du régime en 1848 : wesleyens, plymouthistes, darbystes, et leurs divers sous-groupes, dont les Frères italiens. Les Piémontais envoient des évangélistes et de l’Italie méridionale sont venus de grands intellectuels italiens récemment convertis (Guicciardini, DeSanctis et Mazzarella) qui se sont installés et rallient autour d’eux des protestants réformés. Tout en leur reconnaissant une politique religieuse apte à « réveiller » les hommes et les femmes de leur torpeur et de leur indifférence religieuse, le pasteur Pilatte mesure les excès de ces divers courants « dépourvus de science théologique »
Charles Luigi, Hippolyte Draussin, Léon Pilatte, Œuvres choisies, op.cit., p. 304. et, comme de coutume, leur répond sous forme d’opuscules polémiques. Il est, par ailleurs, chargé de trouver un consensus entre les différentes personnes impliquées dans l’évangélisation du Comté afin de reprendre, si possible, toutes les œuvres (ou « partis » selon sa terminologie) sous son aile. Il s’agit en fait de dissoudre tous les mouvements existants au profit de l’œuvre d’évangélisation de la Table vaudoise.
Le Comité italien d’évangélisation
En 1857, un comité portant le nom de Comité italien d’évangélisation est créé sous les auspices de quelques Britanniques « selon les principes de la London City Mission »
Léon Pilatte, Le plymouthisme en Italie. Lettre au comité étranger d’évangélisation à Nice, Paris, Lib. de Ch. Meyrueis, 1859, et lettre du 4 février 1857.. Pilatte, séduit par l’idée d’une unité entre tous les groupes pour « l’avancement du règne de Dieu en Italie »
Ibid., accepte d’y adhérer. La plupart des membres font partie de l’Église vaudoise, mais ils ont pour but de « faire des chrétiens et non des Vaudois »
Ibid.. Pilatte conteste la filiation avec la London City mission, estimant que le comité est imprégné de la pensée plymouthiste essentiellement sur deux points : le sacerdoce universel - tous les membres peuvent administrer la Cène – et, subséquemment, il n’est point besoin d’institutionnalisation ecclésiale. Pilatte, en tant qu’évangéliste vaudois et pasteur de l’Église évangélique, tient à ce que les sacrements soient distribués par un ministre dûment consacré, considérant que cette « administration des sacrements et notamment le sacrement de la Sainte-Cène ne peut être faite par n’importe qui. Le principe plymouthiste est un véritable obstacle à l’union avec les représentants de l’Église vaudoise »
Ibid. . La question du ministère pastoral, auquel Pilatte est particulièrement attaché les oppose également.
Malgré des tentatives de conciliation et devant l’impossibilité d’un accord, Pilatte quitte définitivement le comité qui lui aurait permis de rassembler ces factions, comité qu’il appelle aussi « parti italien », désignant ainsi les partisans de l’intégration du mouvement du Réveil dans le processus de l’unification de l’Italie. La même année, il édite un opuscule sur le sujet Le plymouthisme en Italie. Lettre au comité étranger d’évangélisation à Nice. En 1861, dans Le protestantisme et l’évangélisation de l’Italie, Pilatte les accuse d’être un obstacle à une véritable évangélisation
Léon Pilatte, Le protestantisme et l’évangélisation de l’Italie, Paris, Librairie Meyrueis, 1861, p. 6. :
On rencontre en Italie des hommes qui ont appris tout ce qu’ils savent de l’Évangile de ceux qu’ils nomment i protestanti qui ont été membres et même ouvriers des anciennes Églises évangéliques du Piémont et qui, ayant embrassé les vues étroites de la plus récente et la plus étroite des sectes protestantes, soutenus par des comités étrangers et protestants, décrient bruyamment le protestantisme et le proclament incapable de répondre aux besoins de l’Italie.
Pilatte opère ainsi une distinction entre « protestants » et « chrétiens évangéliques » : « Sans dédaigner les bienfaits politiques et sociaux que promet à l’Italie un gouvernement libre, unique et fort, ils [les chrétiens évangéliques] en saluent avant tout l’événement parce que la liberté de conscience et la liberté religieuse suivent partout le nouveau règne, parce que son triomphe ouvre l’Italie à l’Évangile »
L. Pilatte, Ibid., p. 4.. L’Italie ne doit pas être protestantisée mais évangélisée par les chrétiens évangéliques
L. Pilatte, Ibid., p. 4.. Ces chrétiens évangéliques, selon Pilatte, sont les Vaudois de l’Église des Vallées, « chrétiens avant d’être protestants […], les mieux à même de leur apporter la vérité évangélique car eux seuls ont conservé une doctrine pure »
Léon Pilatte, Ibid., p. 8.. À vrai dire la distinction entre chrétiens évangéliques et protestants est confuse pour les protagonistes du Risorgimento, mais le processus du Risorgimento a besoin de s’appuyer sur leurs idées : les théories d’Alexandre Vinet sur la liberté religieuse influencent les hommes politiques italiens. Cavour sait utiliser les protestants dans son programme. Il y voit le moyen d’appauvrir le pontificat.
Pilatte fustige ce « parti qui répudie, avec le nom du protestantisme, toute organisation, tout ordre »
Léon Pilatte, Ibid., p. 12. et qui rêve de voir ressusciter une Église primitive. Ce qu’il désigne par les Protestants, i protestanti, ce sont les petits partis religieux politisés, estimant que sans structure véritable, ils sont nuisibles à une véritable et durable évangélisation. À ses yeux, les succès du mouvement plymouthiste partout où il passe sont rapides mais éphémères. Il souligne encore qu’il faut faire une distinction entre apporter l’Évangile aux Italiens et faire de la péninsule une Italie protestante. Il s’agit, pour lui, en tant que chrétien, d’amener les Italiens à « la connaissance vivante de Jésus-Christ »
Léon Pilatte, Ibid., p. 7-8.. Le pasteur se place résolument sur le terrain de la spiritualité, mais, reconnaît-il, la question politique ne peut être évacuée.
En février 1861, Pilatte prédit au sujet de Rome : « Je prophétise qu’avant un mois l’armée italienne sera à Rome. Les troupes françaises se retireront autour du Vatican "pour la sûreté personnelle du pape", bientôt après Napoléon III placera solennellement sa Sainteté sous la protection du roi d’Italie, et les derniers soldats français quitteront l’Italie, laissant à l’avenir le soin de décider s’ils ont fait plus de bien que de mal »
Arch. TV, Lettre de Pilatte à Meille du 14 février 1861..
L’armistice et les préliminaires de Villafranca ont été signés le 11 juillet 1859 à Villafranca di Verona, en Vénétie, par la France et l’Autriche. Il met fin à la guerre austro-franco-sarde qui constitue pour l’Italie, la deuxième guerre d'indépendance italienne.
Après les difficiles batailles de Magenta (4 juin) et de Solférino (24 juin), Napoléon III, sans consulter son allié sarde Cavour, propose l’armistice le 8 juillet et une entrevue le 11 juillet à l’empereur d'Autriche François-Joseph Ier. Bien que victorieux, Napoléon III est effrayé par l’hécatombe (près de 40 000 tués ou blessés à Solférino) et l’idée de devoir continuer une campagne d'automne et d’hiver contre les Autrichiens retranchés dans le quadrilatère. De plus, le gouvernement et l’impératrice lui transmettent des informations alarmantes sur l’état de l’opinion française, qui est exécrable. En particulier, les catholiques, jusqu’alors soutien du régime impérial, craignent pour les États pontificaux et l’indépendance du pape si l’Autriche était éliminée d’Italie. Enfin, un sentiment anti-français se répand en Allemagne, où on soutient les Autrichiens. La Prusse masse près de 400 000 soldats près du Rhin, dégarni de troupes françaises.
À Villafranca, il est convenu que l’Autriche cède la Lombardie (Mantoue et Peschiera exceptées) à la France, qui la redonne au royaume de Piémont-Sardaigne. Une confédération italienne présidée par le pape Pie IX est créée, la Vénétie sous souveraineté autrichienne en fera partie. Les ducs de Modène, de Parme et de Toscane, chassés par des révolutions, retrouvent leurs trônes.
Cavour, non consulté, démissionne le 10 juillet, alors que le roi Victor-Emmanuel II donne son accord « à titre personnel », laissant ainsi la porte ouverte à toute rétractation gouvernementale.
Ces préliminaires furent confirmés par le traité de Zurich du 11 novembre 1859.
Les évangélistes
L’annexion du comté de Nice par la France ne résout pas le problème des sectes et surtout celui des collecteurs évangélistes, bien au contraire. Si la plupart des évangélistes italiens retournent dans leur pays, l’on voit surgir des évangélistes français qui viennent collecter pour diverses Églises œuvres et groupes informels auxquels ils sont rattachés, « agents convertisseurs », « agents de propagande» écrit Pilatte. À vrai dire, on ne sait plus les distinguer, ni à quels groupes ils appartiennent, d’autant que certains de leurs membres passent de l’un à l’autre. En tout état de cause, Pilatte déplore la faiblesse de leurs arguments, leur manque de formation, des déviances et des exaltations excessives mais aussi leur sectarisme.
De même, il se méfiera des « salutistes » (Armée du Salut)
En 1865, William Booth crée une mission qui s'inspire du modèle militaire. Son organisation adopte une hiérarchie, une discipline, un drapeau, un uniforme, des règlements, un vocabulaire spécifique. Un général y coordonne l'action au niveau mondial et fixe les grandes orientations. Dès les années 1875, ces missions s’installent en France. en raison de leur organisation militaire et aussi parce qu’il considère que c’est une division de plus au sein du protestantisme, « laquelle répand des erreurs de doctrine et ne recherche que l’émotion et la morale, ses méthodes sont douteuses, son enseignement sommaire, ses témoignages niais et les manipulations des assemblées provoquent crises de nerf ou d’hystérie, sans parler, » ajoute-t-il, « de l’obligation professionnelle de provoquer de la joie chez les soldats »
Léon Pilatte, Un coup d’œil dans le salutisme. Article paru dans L’Église libre sous le titre « A Nîmes », 1885..
Le Risorgimento
En Italie le désir d’un pays moderne, dans lequel la religion serait un facteur de renouveau et non de conservatisme, s’est répandu. Comme le souligne Marco Fincardi, maître de conférence à l’université de Venise : « Le mouvement du Réveil entre ainsi en interaction avec le Risorgimento, politisant sa propre thématique et donnant une poussée de type messianique à une tentative diffuse de susciter, au cœur de la catholicité, une réforme religieuse radicale.
Marco Fincardi, « De la crise du conformisme religieux au XIXe siècle, les conversions au protestantisme dans une zone de la plaine du Pô », Arch. des Sciences sociales des religions, 1998, 102, avril-juin, p. 5-27. » Voilà qui ne laissa pas indifférent notre pasteur. L’homme, l’humain, de quelque bord qu’il soit, est au centre de ses préoccupations. Il est le pasteur de tous, des riches et des pauvres, des lettrés et des analphabètes, quelle que soit leur nationalité, mais aussi des agnostiques, voire des athées. Il n’hésite pas, lors des funérailles du docteur Francesco Maroncelli, puis plus tard de Giuseppe Garibaldi, à célébrer l’office funèbre du premier et à témoigner de la grandeur du second, quitte à être la cible de critiques virulentes. En effet, en 1867 il s’était rendu à Florence où il avait fait la connaissance du républicain modéré niçois Giuseppe Garibaldi, figure charismatique du Risorgimento. Puis il visite quelques villes ; on sait qu’il passe par Naples et Rome.
Il n’a cure de ces attaques mais il se doit de publier un petit opuscule pour répondre aux accusations de prosélytisme ou « pressions morales » auprès du docteur c’est-à-dire « de l’avoir voulu convertir au protestantisme »
L. Pilatte, Paroles prononcées sur la tombe de Maroncelli, précédées de quelques explications, 2e éd. Nice, Typographie Eugène Gauthier, 1865. . Maroncelli, en effet, avait renoncé aux sacrements de l’Église catholique ; Pilatte explique qu’ayant agi en conscience dans la plénitude de ses moyens, le docteur sort grandi de ses choix : « il est plus noble de scandaliser par la sincérité que d’édifier par hypocrisie »
L. Pilatte, Ibid.. Cette « affaire » avait créé de grands remous dans le milieu catholique niçois, Maroncelli ayant été considéré comme un éminent patriote. Patriotisme allait alors de pair avec catholicisme ; des sœurs de charité et des prêtres avaient tenté par ailleurs d’empêcher Pilatte de l’approcher.
On note, à la lecture de cet opuscule, son respect de la vie et des convictions d’autrui… quand elles sont libérales ! Maroncelli est un homme qu’il admire. Médecin né en 1797 à Forli près de Rome, il s’était engagé auprès des activistes italiens attachés à la Carboneria. En mars 1821, les Carbonari, dirigés par l'officier Santorre di Santarosa avaient orchestré un soulèvement dans le Piémont qui mena à l'abdication du souverain Victor-Emmanuel Ier. Pilatte n’ignore pas non plus que Maroncelli a rencontré Mazzini
Mazzini a participé et soutenu tous les mouvements insurrectionnels en Italie qui se sont révélés pour leur grande majorité des échecs, mais son action a eu pour effet d'ébranler les petits États de la péninsule et d'inquiéter les plus grands. à Londres et adhéré au mouvement Giovine Italia (Jeune Italie) qui se donnait pour but d'aboutir à l'unification de l'Italie par des voies politiques.
Est-ce suffisant pour définir la position du pasteur concernant le Risorgimento ? Difficile à dire. Il a suivi attentivement l’évolution de la situation. Mais, dans ses écrits, il se garde de tout commentaire politique, s’en tenant aux questions strictement religieuses. Bien des années plus tard, lors du décès de Garibaldi en 1882, le voilà à nouveau déterminé à défendre ce protagoniste de l’unification italienne :
Nous qui avons eu l’honneur de connaître personnellement Garibaldi et à qui toute son histoire est présente, nous y avons marqué les traits suivants que nous offrons aux méditations de nos lecteurs. Garibaldi fut l’homme d’une idée ou plutôt d’une noble passion : l’amour de la liberté pour sa patrie et pour l’humanité. À cette idée, à cette passion, il se donna sans réserve, y sacrifiant joyeusement son repos, ses biens, sa vie [...] Garibaldi ne fut pas un croyant au sens chrétien du mot. Quelles étaient au juste ses idées religieuses ? Il serait difficile en ce moment de le savoir. Confondant le christianisme, qu’il ne connaissait guère, avec le cléricalisme qu’il exécrait, il fit profession de libre pensée. Et cependant il fut tel que nous venons de le voir. En combien de nous, croyants, peut-on voir, sanctifiés par l’Esprit de Dieu, brillants de la lumière des Évangiles, les mêmes traits de caractère ?
Charles Luigi, Hippolyte Draussin, op. cit., p. 534.
Hormis son attachement à la République, il est malaisé de déterminer quelles furent ses prises de positions quant à la question niçoise (séparatisme, particularisme, etc.) qui ne fut résolue qu’après la guerre de 14-18. Il fut très critique vis-à-vis de la nouvelle administration française, très élogieux vis-à-vis des irrédentistes tel Garibaldi. Il n’a pas, en tout cas, adhéré clairement à un parti ou à une position, se contentant de dénoncer ce qui, à son avis, représentait des malversations.
1860 - Pasteur de l’Église évangélique libre
Le 24 mars 1860 est signé le traité de Cession de la Savoie et du Comté de Nice à la France par Victor-Emmanuel II qui consent à cette réunion sous réserve qu’elle soit effectuée sans contrainte et selon les vœux de la population. En échange, Napoléon III appuie le processus d’unification des États italiens sous l’égide du Piémont. Le consul de France Pillet et le sénateur Pierre-Marie Piétri sont installés à Nice et organisent, les 15 et 16 avril 1860, un référendum… sous forme de plébiscite ! La population est « très » incitée à voter, conduite par le clergé catholique. Pour tous, le moment est historique. Voter pour la France c’est aussi se donner pour chef Napoléon III. En fait, nous ne savons rien des sentiments de Léon Pilatte concernant les évènements dont il est témoin. Les électeurs sont conduits en un grand défilé, précédés de tambours et de fifres, guidés par des gardiens de quartiers, (une pratique courante lors des scrutins du Second Empire). Il est certain que cette union avec une France prospère, puissante, en pleine expansion, a été voulue, dans leur grande majorité, par les autochtones. Mais tous ne furent pas convaincus de l’opportunité de cet abandon d’un territoire national. Des mouvements anti-Français ont pris naissance bien avant la date du référendum. Lors du colloque tenu à Nice en 1985 sur les mutations institutionnelles et changements de souveraineté au XIXe siècle, dans son allocution, Michel Bottin décrit la situation de Nice en 1860 de la manière suivante :
En décidant de se séparer du Royaume de Piémont-Sardaigne, désormais artisan de l’Unité italienne, les Niçois faisaient un choix aux conséquences administratives déterminantes et pourtant pas toujours clairement perçues par les contemporains. On avait certes pris toutes les précautions pour protéger les droits acquis et faire en sorte que le transfert de souveraineté ne provoque pas un traumatisme social ; on avait certes également le sentiment que le rattachement à la France produirait de très bénéfiques effets économiques. Mais rares étaient ceux qui s’interrogeaient sur les conséquences administratives d’un tel changement. Quelle serait la place faite au comté de Nice dans l’ensemble français ? Que deviendraient les avantages administratifs acquis et défendus depuis des siècles ? Paris serait toujours plus loin que Turin et la France avec ses 38 millions d’habitants faisait figure de super-puissance à côté du modeste État Sabaudo-piémontais. […] Dès lors, commençait pour Nice, une course poursuite ponctuée de multiples réclamations et de quelques rares succès [...]
Nice au XIXe siècle, Mutations institutionnelles et changements de souveraineté, actes du colloque, Nice 1985, Université de Nice, Centre d’Histoire du Droit. Article de Michel Bottin, maître de conférences, faculté de Nice, p. 7 ss..
En l’espace de quarante-cinq ans, c’est-à-dire de 1860 à la Loi de Séparation de 1905, les Églises protestantes de l’ex-comté de Nice et de l’arrondissement de Grasse auront à faire des choix stratégiques quant à leur avenir. Elles durent faire face à des intérêts politiques, économiques, voire religieux, qui les dépassaient et prendre des décisions. Sur quels critères, sur quels espoirs ? Elles durent aussi s’adapter aux mentalités catholiques : la simplicité de leurs coutumes était choquante pour les fidèles de l’Église romaine. Un exemple, lors des enterrements, ils devront couvrir les cercueils du drap mortuaire afin d’apaiser l’hostilité de la population et l’Église écossaise finira par fêter Noël alors qu’elle considérait que c’était un jour comme les autres. Toutes les Églises protestantes ont à se déterminer non seulement face au pouvoir civil, mais aussi face à l’Église catholique.
Dans l’arrondissement de Grasse, les curés ont gardé un grand pouvoir ; dans le Comté, ils espèrent le reconquérir après la laïcisation voulue par Cavour et la politique menée par le Gouvernement piémontais qui, décidé à réussir l’unification de l’Italie, imposait de drastiques réductions de leurs avantages. Ces décrets ont suscité des manifestations hostiles du clergé et déjà certains prêtres portent le rabat propre aux prêtres français. Les catholiques craignent aussi de voir le mouvement national italien aboutir à la disparition de leur pouvoir temporel. Monseigneur Jean-Pierre Sola (1791-1883), pourtant d’origine piémontaise (de Carmagnola), successeur de Dominique Galvano en 1858, espère donc que la politique menée par Napoléon III permettra à l’Église romaine d’étendre son influence. Échaudé par les diverses mesures anticléricales de Cavour, le clergé catholique a donc incité la population à plébisciter la France contre le Piémont. Aussi, pour accueillir la « colonie étrangère » (sic) que sont les Français, l’évêque ordonnera, en l’occurrence, la construction d’une nouvelle église, l’église Notre-Dame, dans un style gothique « plus français ». En 1860, à Nice, l’Église catholique conservatrice est en position de combat ; elle est monarchiste, légitimiste, ultramontaine, ce qui ne facilite pas la tâche du préfet. Il y a, par ailleurs, deux diocèses dans son département (Nice et Fréjus) contrairement à l’esprit du Concordat qui préconisait qu’il n’y en ait qu’un seul. L’intégration culturelle et religieuse n’en est que plus compliquée. Après 1860, Mrg Sola, déçu, prendra cependant ses distances vis-à-vis de la France et le clergé « s’italianisera ».
L’Œuvre évangélique niçoise
Dans ce climat particulièrement difficile, l’annexion ayant eu lieu, la modification du paysage politique et le contexte particulièrement tendu obligent les membres de l’œuvre vaudoise niçoise à une réflexion sur l’avenir de l’Église. C’est avec tristesse, écrivent-ils dans leur compte rendu, qu’ils décident de se séparer de la Table vaudoise. Les comptes rendus des séances des 1er octobre et 20 décembre 1875 sont éloquents :
« Il était évident pour tous que, si l’œuvre conservait son caractère d’œuvre italienne au lendemain de la crise qui avait rattaché Nice à la France, ce caractère, en le confondant malgré elle avec un parti politique hostile à l’annexion, l’exposerait à la malveillance certaine du gouvernement impérial et compromettrait sa liberté et même son existence »
ATV, Procès-verbaux des 1er et 20 décembre 1875..
Hormis ce commentaire, quelques documents nous permettent d’entrevoir les sentiments de Pilatte à ce moment-là qui se voudra toujours évangéliste vaudois. Il est toutefois certain que le conseil presbytéral est préoccupé par la politique générale mais aussi par les tendances et divergences théologiques internes au protestantisme français.
L’Œuvre évangélique niçoise décide donc de se séparer de la Table vaudoise et se constitue en Église libre. Pilatte crée un comité avec quelques notables : Frédéric Fitzroy Hamilton
À la suite d’un différend avec Léon Pilatte, Hamilton s’installe à Menton et devient membre de la succursale de Menton. Il écrira un petit livre sur les charmes de Bordighera : Bordighera et la Ligurie occidentale, 1883, Chez l’auteur. institué diacre dès 1861 (il épouse la sœur de Léon Pilatte, Zulma), le comte de Saint-George (1807-1870)
Saint-George est le descendant d’une famille du Poitou qui s’est installée à Genève dès le XVIe siècle suite aux persécutions. En 1844, le comte Alexandre-Henri de Saint-George devient membre de la Société évangélique de Genève et en sera le président de 1848 à 1855, date à laquelle il a épousé une Anglaise, Élisabeth Sophie Huygham. Le couple s’installe à Nice pour raison de santé. Il fréquente assidûment les communautés étrangères. Saint-George remettra sa démission du conseil de l’Église évangélique suite à un différend avec Pilatte. Il fut également secrétaire d’administration de l’Asile évangélique de Nice. qui s’intéresse également de près aux problèmes politiques de l’Italie et s’occupe activement de l’évangélisation, et Charles Émile de Schérer qui sera élu « Ancien » pour créer la nouvelle « Église ».
L’année 1860 a changé la donne : les Églises « dissidentes » de l’ex-comté de Nice ont l’obligation de s’adapter aux lois françaises. Elles le font selon leur sensibilité, leurs rapports avec leurs institutions respectives, leurs origines, mais aussi la manière dont elles sont perçues par le Gouvernement. Leur vitalité, pour autant, n’est pas atteinte. Après un temps d’adaptation, elles reprennent leurs activités avec d’autant plus de vigueur qu’il existe un cadre législatif pour les réunions, notamment en matière de cultes non concordataires.
Les options
Dans sa lettre du 7 août 1860 au préfet des Alpes-Maritimes, Pilatte exprime
[…] le vœu de continuer avec l’Église des vallées du Piémont les rapports existants mais, étant données la nouvelle loi et les difficultés, le conseil presbytéral est conscient qu’il doit cesser ses relations ». Il a dans un premier temps l’intention de se rattacher à l’Union des Églises évangéliques libres de France car il ne « voudrait à aucun prix se rattacher à l’Église réformée officielle de France […] afin de ne renoncer à rien de ce qui est essentiel à la constitution presbytérienne synodale […] et désire que le Gouvernement voulut bien tolérer ses rapports avec l’Église des Vallées
AD06, Lettre de Léon Pilatte du 7 août 1860 au préfet des Alpes-Maritimes. .
Cependant cela ne se fera pas. Quand le décret impérial du 25 août 1861
AD06, 7 V 0001, Décret Communauté protestante de Nice (1860-1864), Lettre du ministre de l’Intérieur, de la Police et des Cultes au préfet des Alpes-Maritimes, 31 août 1861. rattache les protestants du département des Alpes-Maritimes à l’Église consistoriale réformée de Marseille, la préfecture de Nice contacte les Églises protestantes des Alpes-Maritimes pour connaître leur choix. Elle signale au ministère des Cultes que l’Église représentée par le pasteur Pilatte a l’intention de rester indépendante. À nouveau, le 10 décembre 1864, le préfet, après avoir reçu une circulaire, datée du 5 février 1864 du ministère de la Justice et des Cultes, relative au renouvellement des conseillers presbytéraux et des consistoires, informera qu’il n’existe pas dans les Alpes-Maritimes des institutions « de ce genre », c’est-à-dire faisant partie des cultes reconnus au bénéfice de la loi du 18 germinal an X (18 avril 1802).
Pourquoi de telles hésitations ? Napoléon III a soutenu la campagne italienne contre l’Autriche, en échange de l’annexion du Comté. À priori, rien ne s’oppose dans la politique gouvernementale à ce que l’Église évangélique de Nice reste attachée à la Table vaudoise. Le premier préfet des Alpes-Maritimes, Roland Paulze d’Ivoy
Roland Paulze d’Ivoy sera remplacé dès la fin 1860 par le préfet Dionisio (Denis) Gavini, originaire de Corse., a reçu Pilatte qui indique dans une lettre à la Table vaudoise qu’il n’a pas de problème avec les autorités françaises. La décision du Conseil de l’Église évangélique de Nice est donc analysable par rapport au discours particulariste niçois qui naît dès 1860 mais aussi en fonction des guerres qui agitent l’Italie
Arch. TV, Lettre de Léon Pilatte de décembre 1860. Dans un courrier où la question de la dette de l’Église vis-à-vis de la Table vaudoise est évoquée, Pilatte invoque l’impossibilité de prendre une hypothèque sur un immeuble appartenant à une Église étrangère faisant allusion à l’emprunt qu’ils ont fait à la Table vaudoise pour construire le temple. Une lettre indique qu’il ne peut rester lié à l’Église vaudoise pour cette question d’hypothèque des bâtiments.. L’œuvre prend alors le nom d’« Église évangélique de Nice, Temple évangélique » ; les liens se resserrent cependant davantage après cette « désunion ».
L’auditoire est nombreux, « le temple comble, les âmes sérieuses, plusieurs Réveillés à salut »
ATV. Lettre de L Pilatte à Meille du 14 fév. 1851. Expression familière aux évangéliques de cette période., écrit Pilatte à son ami Jean-Pierre Meille le 14 février 1861 et, le 14 mars 1861, il est heureux de lui annoncer que la communauté s’est constituée en Église évangélique de Nice, libre, indépendante ! « Tout s’est passé dans la plus parfaite harmonie »
ATV, Lettre de Léon Pilatte du 19 mars 1861.. Une assemblée générale élit le conseil qui est chargé de prendre les mesures nécessaires pour régler, de concert avec la Table vaudoise et la Commission d’évangélisation, les affaires matérielles de l’Église et la transition du régime ancien au nouveau. La présidence est donnée au pasteur. Le nombre de participants au culte continue d’augmenter : plus de 600 personnes « de toutes nationalités, des Russes, des Grecs et des catholiques romains appartenant aux plus hautes classes de la société, des conversions ont lieu le dimanche matin durant l’hiver » indique Léon Pilatte dans une lettre à la Table vaudoise. La nouvelle constitution est établie et imprimée. Elle rappelle la règle de foi, les règles pour les admissions des membres des diacres des Anciens, pour la gestion et les assemblées générales. Le pasteur n’en est pas moins attaché à l’Église vaudoise et reste inscrit au rôle. Il souligne à plusieurs reprises ses liens avec cette Église : « […] une Église libre et sa discipline devient de plus en plus évangélique » souligne-t-il
ATV, Lettres de Léon Pilatte, 1856-1872. Ses activités sont nombreuses. Il adhère à diverses associations et sociétés savantes.
L’annexion rendit-elle la vie des Églises évangéliques plus facile ? Pilatte indique que les relations avec le préfet sont excellentes. La formule est laconique, et nous n’avons pas la relation précise de leurs conversations. Il écrit en 1866 dans la Vie à Nice
Léon Pilatte, La Vie à Nice, Nice, imprimerie Gauthier, 1866. « [...] la loi a consacré en France la liberté de conscience et de culte. À Nice cette liberté précieuse est entrée peu à peu dans les mœurs et l’on peut dire que chacun professe ici sa foi publiquement, sans craindre la moindre molestation soit de la part de l’autorité, soit de la part du peuple »
Léon Pilatte, Ibid., p. 73.. Nul doute que Pilatte soit optimiste ou qu’il lui semble plus « politique » de feindre l’acceptation totale des cultes protestants de la part de la population et des autorités. Car les entraves ne manquent pas pour les évangélistes qui veulent tenir des réunions. Les prédications sont surveillées, les dénonciations nombreuses. Avant la publication de son livre, Pilatte avait eu à subir plusieurs enquêtes sur « des propos tenus contre la religion catholique lors d’un culte »
ADAM, 07v 0001. Journal de Nice du 18/11/1867.. Il sera établi, cependant, qu’il répondait aux propos véhéments d’un curé lors d’un prêche. Il n’empêche que les rapports de police et des conseils d’Église feront, tout au long du siècle, état de manifestations d’hostilité de la population et du clergé ; la surveillance de la « propagande » protestante ne faiblira pas. Les Églises évangéliques libres restent suspectes pour leur indépendance d’esprit, vue comme une rébellion potentielle par le pouvoir, mais pas seulement : les questions politiques aussi jouent leur rôle. Au plan national, le décret du 19 mars 1859 stipule dans son article 1er que les lieux de culte, temples, chapelles ou oratoires sont soumis à autorisation
Dalloz 1859, IV, p. 28. (une autorisation généralement refusée dans les Alpes-Maritimes). Le décret du 6 juin 1868 obligera d’obtenir l'autorisation de la municipalité, une difficulté de plus pour les protestants.
Des activités
Les activités du pasteur sont multiples et variées. Quand les massacres des chrétiens d’Arménie ont lieu en 1860, un comité se constitue pour recueillir des fonds et il en fait partie. Mais ses activités dépassent largement le cadre de l’Église. Dès l’annexion, en effet, diverses associations se créent à Nice. Il adhère à quelques sociétés savantes dont la Société d’Acclimatation de Nice et participe à la fondation de la Société générale d’Agriculture, d’Horticulture et Acclimatation de Nice et des Alpes-Maritimes. Quand, en 1862, Auguste Carlone (1812-1873), directeur de l’Avenir de Nice, profrançais, politique et grand amateur d’art
ADAM, 007 J001, Fonds Carlone. Les statuts indiquent que cette société savante a pour but la propagation du goût des travaux intellectuels dans les Alpes-Maritimes. (Charles Luigi en deviendra membre en 1873)., fonde avec un groupe de lettrés et de savants la Société des Lettres Science et Arts, Léon Pilatte est sollicité. Il n’y publie cependant qu’un seul article, en 1863, un hommage à André Verany, scientifique de renommée mondiale qui vient de décéder. Il est le secrétaire de cette société jusqu’en 1865, année où il se voit contraint de démissionner, dit-il, pour raison de santé
ADAM, 007 J001, Fonds Carlone. Lettre dans laquelle il indique à Carlone qu’il a failli mourir après une ingestion de cuivre (sic).. Pilatte est, entre autres, vice-consul des États-Unis d’Amérique et président d’une imprimerie. De plus, durant ces années 1860-1865, il traduit et dirige la réimpression des principales œuvres de Calvin.
Des projets personnels
Entre temps, il achète un terrain et fait construire un immeuble rue Saint-Barthélémy (actuellement boulevard Carabacel), dans un quartier encore composé de vastes domaines appartenant à de grands bourgeois niçois qui, petit à petit, les découpent en parcelles pour les revendre aux Français. Lui-même revend une parcelle de 1538 m2 en 1863 au médecin Meyhoffer. Il y fera établir un hôtel mis en gérance
Dès 1865, le Guide aux stations d’hiver du littoral méditerranéen du Dr Lubanski cite la Maison Pilatte et ses huit appartements meublés. Le Journal de Nice du 7 octobre 1865 et Les Echos de Nice de la saison 1865-1866 (Listes des Étrangers aux Hôtels) citent ensuite l’Hôtel et Pension du Prince de Galles au 18, rue Saint-Barthélémy, Villa Pilatte, tenu par M. Jordan (sic)..
L’année 1865 marque une rupture. Une nouvelle épidémie de choléra décime la ville et le 29 octobre Julia de santé fragile succombe à la maladie. Léon Pilatte est très affecté. Contrairement aux usages de son temps, il ne se remarie pas et décide d’élever seul ses trois garçons, aidé de ses deux domestiques et d’un précepteur allemand
Franck avocat et poète, et Édouard, médecin, œuvrera à fonder l’Église réformée de Nice au début des années 1900. Les parents étant opposés au pédobaptisme, les enfants seront baptisés à l’âge adulte..
Il renonce alors à la maison qu’il a fait construire et, en 1866, s’installe Maison Orengo-Salvi, 9 rue Cassini, près du port. C’est dans cette maison que le projet de L’Église Libre, qui se qualifie de Journal de la Réforme évangélique, s’élabore.
L’épidémie circonscrite, les « saisons hivernales » reprennent et ramènent les aristocrates à Nice. La réputation de Léon Pilatte n’est plus à faire parmi la noblesse : des monarques étrangers de passage à Nice l’invitent et contribuent largement au financement de l’Église. Le temple est comble tous les dimanches matin, les activités paroissiales se multiplient. En 1866, le comité organise une cérémonie en l’honneur des États-Unis, en hommage aux Américains et en remerciement aux aides substantielles qu’il a reçues. Sans doute aussi en hommage à l’épouse du pasteur décédée. En 1867 le drapeau américain est arboré sur le temple à l’occasion du 90e anniversaire de l’indépendance américaine. En 1868, il entreprend un second voyage aux États-Unis, missionné par la Société évangélique de France
ATV, Lettre de Pilatte à Meille du 10 février 1868.. Pendant ce temps le Conseil presbytéral fonde des annexes dans différentes villes des Alpes-Maritimes dont Menton et Vence. Des réunions d’alliances évangéliques sont instituées réunissant toutes les œuvres protestantes à l’exception des anglicans qui déclinent l’offre
ATV, Procès-verbal du Conseil de 1866. . En dépit des fluctuations dans les rentrées d’argent, l’Église subvient à toutes ses dépenses, mais l’apurement de la dette à la Table vaudoise reste problématique.
Activités pastorales
Ses activités pastorales ne sont pas pour autant délaissées : en 1862 il participe au synode de l’Église vaudoise et se fait remarquer par un sermon jugé admirable par bien des auditeurs. Il est élu président du synode des Vaudois de 1863. Là encore, ses interventions sont remarquées. À nouveau il représente l’Église vaudoise lors de la 32e assemblée tenue à l’oratoire de la Société évangélique de Genève présidée par Jean-Henri Merle d’Aubigné
Evangelical Christendom, Ibid., p. 376., professeur à Genève et historien de l’histoire du protestantisme, qui vient lui rendre visite à Nice la même année. La question des différentes doctrines qui se répandent en Italie est à l’ordre du jour, il y prononce un discours de conciliation fort apprécié par les camps vaudois et italiens divisés sur les questions théologiques. Dans les rapports qu’il envoie il continue à signer « Pilatte, évangéliste » tout en insistant sur le fait que l’Église évangélique, en elle-même, est totalement et absolument indépendante de la Table et de la Commission d’évangélisation, même s’il a reçu l’éméritation en qualité d’évangéliste.
Néanmoins, Pilatte se sent parfois découragé tant au niveau de son travail spirituel que par les contraintes matérielles trop fluctuantes à son gré :
Je voudrais pouvoir vous donner de bonnes nouvelles de notre petite Église de Nice ; malheureusement sa situation spirituelle et temporelle n’a rien de brillant. Elle ne s’augmente guère, et si pendant l’hiver, quelques âmes sont recueillies parmi la nombreuse colonie étrangère qui forme le gros de l’auditoire, les fruits de la prédication sont dispersés aux quatre vents des cieux dès l’arrivée des beaux jours. Je me console en pensant que je travaille au projet de l’Église universelle ; mais c’est une véritable épreuve pour la foi, pour la mienne du moins que d’être appelé à semer toujours et à ne récolter que bien rarement. Sous le rapport matériel, notre Église a à lutter contre de sérieuses difficultés. Nous ne recevons de secours de personnes et la congrégation doit pourvoir à tous les frais du culte, pasteur, écoles, etc.. Nous arriverions pourtant sans trop de peine à couvrir nos dépenses, si nos amis du dehors n’y mettaient pas obstacle. Comment cela dites-vous. Voici ce qui arrive : chaque année, depuis l’annexion, une nuée de collecteurs s’abat sur Nice, et par de continuels appels à la bourse des gens, épuisent leur générosité ou leurs fonds et nous mettent dans l’impossibilité d’obtenir ce qui nous est nécessaire pour subsister. On a beau dire que plus on donne plus on est disposé à donner, cela n’est vrai que d’une manière très relative et dans un petit nombre de cas. Lorsque notre trésorier se présente après une demi-douzaine de collecteurs venus du dehors, il entend une autre histoire…
Étant donnée sa connaissance de l’anglais, il est pressenti en 1864 pour représenter l’Église vaudoise en Grande-Bretagne, mais aussi pour récolter des fonds. Il est à peine guéri de la petite vérole (nom donné à l’époque à la variole)
ATV, Lettre à Meille du 8 avril 1864. Pilatte ne donne aucun renseignement sur les séquelles.. À Londres, il rencontre Giuseppe Mazzini, le révolutionnaire italien opposé à Cavour. À Édimbourg
Evangelical Christendom, Vol. V, 1865, p. 371. il participe avec son ami Meille à la conférence annuelle de l’Alliance évangélique réunie le 5 juillet, en tant que représentant de l’Église vaudoise. Leur mensuel relate le succès de Pilatte, ses phrases percutantes entrecoupées d’applaudissements :
L'Italie a mûri. Elle n'a pas encore atteint son plein développement. Elle veut Rome. Elle doit l'avoir. Si les volontés de tous les hommes libres en Europe sont entendues là-haut comme ayant d'autres finalités que le pouvoir politique et la gloire de l'Italie – mais, pour cette plus grande fin, la gloire du Christ - Rome sera encore une fois la capitale de la libre Italie.
“Italy has grown. It is not yet fully developed. It wants Rome. It shall have it. It must have it. If the whished of all free men in Europe are heard on high for other ends than the political power and glory of Italy – for that greater end, the glory of Christ – Rome will be once more the capital of free Italy.”
Des conférences
Si l’on sait que Pilatte donne de nombreuses conférences dans la région niçoise, nous avons peu de détails concernant les lieux et les sujets. Il n’en reste pas moins que ses conférences sont l’objet de la vigilance des autorités catholiques. Les dénonciations de son prosélytisme ne manquent pas, souvent par l’évêché de Fréjus et Toulon pour propos outranciers. Il fait l’objet d’enquêtes successives par le ministère de l’Intérieur. Une lettre de l’évêché du 20 janvier 1865 au préfet des Alpes-Maritimes l’accuse de se livrer « à une critique violente de la confession auriculaire et aurait de plus déversé l’injure sur la papauté et blâmé en termes amers et outrageants les actes du chef de la communion catholique »
ADAM, 07V 0001, Surveillance de la propagande protestante.. Mais un rapport de police indique que ses propos sont une réponse à des attaques d’un abbé, l’abbé Marcelin. Et le ministère de la Justice, par sa lettre du 21 janvier 1865, demandera que ce dernier s’abstienne dorénavant de toute provocation ! Les autorités civiles restent prudentes. Nous possédons une information concernant des conférences, données en 1866, intitulées Syllabus. Un titre qui ne manque pas d’humour, choisi en réponse à l’encyclique de Pie IX
Le pape Pie IX a suscité bien des espoirs au début de son règne, parce qu’il a commencé par introduire une certaine démocratie dans le gouvernement de ses États en libérant des militants de l'unité nationale et en instaurant deux Chambres pour le vote des lois. Ensuite, il a fait entrer des laïcs dans les commissions du gouvernement. L'obligation faite aux juifs de Rome de résider dans le ghetto est abolie et le mur qui entoure cet ancien quartier réservé détruit. Des Italiens ont vu dès lors en lui le chef possible d'une fédération italienne. Le 8 septembre 1847, Giuseppe Mazzini lance à Pie IX, depuis Londres, un appel pour que ce dernier prenne la tête du mouvement italien de libération. Mais très vite suite au soulèvement des peuples et aux révolutions qui se répandent dans toute l’Europe, le pape fait volte-face et mène alors une politique conservatrice. de décembre 1864 intitulée Quanta Cura, (Avec quel soin), accompagnée d’un syllabus c’est-à-dire un répertoire détaillant les erreurs des idées nouvelles, condamnant tout à la fois le rationalisme, le socialisme et le gallicanisme
Titre français complet du Syllabus du 8 décembre 1864 dont Pie IX accompagna son encyclique Quanta cura : Recueil renfermant les principales erreurs de notre temps qui sont notées dans les allocutions consistoriales, encycliques et autres lettres apostoliques de Notre Très Saint-Père le pape Pie IX (Syllabus complectens præciuos nostræ ætatis errores...) C’est le plus célèbre des syllabi. Il y énumère quatre-vingts propositions condamnées par l’Église touchant aux idées modernes de l'époque : le libéralisme, le socialisme, le gallicanisme et le rationalisme. Ce Syllabus mit une partie des penseurs de l'Église catholique dans une situation délicate..
Les Conférences des Églises évangéliques du Littoral
On peut imaginer le charisme de l’homme, le ton, le style, les sujets, au travers des comptes rendus des Conférences des Églises évangéliques du Littoral méditerranéen auxquelles il a participé. Ceux-ci nous fournissent un aperçu des débats de l’époque mais aussi de la spiritualité de Pilatte. Ces Conférences sont mises en place en 1867 par quelques pasteurs du littoral guidés par Léon Pilatte afin de mettre en commun leurs expériences et d’échanger des informations sur la progression de l’évangélisation, de concentrer les efforts et de rassembler les forces vives. Les statuts indiquent qu’elles ont pour but de resserrer les liens entre les Églises (art. 1), mais qu’elles ne s’ingèrent en quoi que ce soit dans la direction des Églises particulières et qu’elles sont purement consultatives. Ce sont « des réunions où l’on s’entretient librement, fraternellement, de tout ce qui peut favoriser le développement de ces Églises » (art. 2). Ces Conférences réunissent les pasteurs, des instituteurs, des évangélistes, des Anciens et des ministres des Églises libres du littoral méditerranéen. Cependant toutes ses modalités ne se sont pas décidées sans tensions. Le compte rendu du 20 février 1867 mentionne : « Les avis sont partagés, MM Pilatte et de Valcourt désirent que les conférences réunissent le plus de chrétiens possible. Toute personne communiante doit être admise. Nous ne voulons pas un synode qui décrètera des lois pour nos Églises. » Tandis que d’autres estiment que les pasteurs évangélistes et les Anciens devraient seuls être admis d’autres encore souhaitent que « l’accès soit interdit aux pasteurs qui professeraient des doctrines nouvelles et qui se trouveraient accidentellement dans l’une de nos stations d’hiver au moment où notre conférence s’y tiendrait. » Cette première réunion de l’année 1867 a lieu à la chapelle du Riou à Cannes. On y reconnaît parmi les participants William Bird, représentant l’œuvre évangélique de Vence, Espenett et Marrault père, pasteurs à Cannes, Marrault fils, licencié en théologie, Boubila
Il s’agit peut-être de Théodore Boubila, évangéliste à Marseille de 1863 à 1869. cf. Le livre du Recteur de l’académie de Genève, 1559-1878, Librairie Droz, Genève, 1966., Charles Luigi, pasteur adjoint à Nice, J. Truy, instituteur évangéliste, Cordes et Hocart, pasteurs de passage à Cannes, Delapierre, pasteur à Menton, Biéler, Émilien Rey, « ministre du Saint Évangile » à Cannes. Le révérend Burn Murdoch de l’Église presbytérienne d’Écosse, divers « laïcs » y sont aussi conviés. Le procès-verbal cite De Valcourt, médecin, Verre, négociant. Elles sont biennales et le plus souvent se tiennent en mars, dans différentes villes : Nice, Menton, Cannes, San Remo (Italie) qui garde des liens privilégiés avec la région frontalière française. Les participants se retrouvent pour des réunions étalées sur trois ou quatre jours, lors de séances privées et publiques qui insistent sur l’édification mutuelle et le Réveil religieux.
Trois axes de réflexion sont proposés : la pratique, la doctrine et la théologie. La pratique organise les moyens à mettre en œuvre pour l’évangélisation. Il s’agit de discerner quelles seraient les meilleures solutions à proposer pour que leurs coreligionnaires les plus difficiles à atteindre - notamment les domestiques au service des hôtels, pensions et maisons particulières des stations d’hiver - ne soient pas privés de la participation au culte public. Tous déplorent l’état de paganisme dans lequel vivent les domestiques protestants et les ouvriers
David Espenett, Lettre à nos serviteurs, les véritables étrangers, Nice, imp. Gauthier, 1870. Les deux autres ont été écrites par Pilatte et Delapierre, pasteur à Menton.. Trois recueils sont édités et publiés à leur intention ainsi que des petits traités.
Le débat doctrinal sert à approfondir la spiritualité. En séance privée on évalue les prédications et les allocutions des divers intervenants, les progrès réalisés. Des séances sont aussi consacrées à des études et des échanges sur le Réveil religieux dans la Bible. Les débats proprement théologiques sont plus rares ; toutefois, des réflexions sont engagées sur les Écritures, tendant cependant à démontrer l’inspiration plénière de la Bible (plénière, c’est-à-dire totalement inspirée par Dieu). Ces séances se terminent souvent dans les larmes, chaque prédication devant provoquer une émotion. La première prédication de Pilatte est une réflexion sur la tristesse : lors de la deuxième séance de la Conférence, Léon Pilatte conduit une méditation au titre quelque peu obscur « La tristesse qui est selon Dieu produit une repentance à salut dont on ne se remet jamais ; mais la tristesse de ce monde produit la mort ».
Procès-verbaux des Conférences des Églises évangéliques du littoral de la Méditerranée. op.cit., p. 2. Il est souligné que cette prédication avait en toile de fond le décès de son épouse. Le compte rendu indique que Pilatte accepte le poids de « cette rude dispensation comprenant les intentions de son Père céleste, bénissant la verge qui l’a frappé, l’identifiant avec son Dieu dans l’horreur qu’il éprouve pour le péché et la nécessité où il se trouve, ce Dieu tout sage, d’infliger à son enfant une punition temporelle, légère, temporaire, pour lui éviter un châtiment éternel. » Le thème de la tristesse dont l’homme doit faire preuve et à laquelle il ne peut se soustraire, le péché dont il doit se repentir sont les sujets privilégiés, récurrents, déclinés sous toutes les formes. L’examen de conscience est de mise. Tous les participants se livrent à cet exercice ; ainsi l’un d’eux déclare : « je croyais faire quelque chose, je vois maintenant que je ne fais rien […] Il faut un Réveil, soupirons après Lui, attendons-Le comme on attend une grande délivrance.
Procès-verbaux des Conférences des Églises évangéliques du littoral de la Méditerranée. op.cit.» Les admonestations ne manquent pas : « il faut demander à Dieu qu’il convertît (sic) les convertis », car une conversion n’est jamais définitivement acquise. Leur « doctrine » est claire : « […] Il faut se référer à l’inspiration plénière de la Bible ». Les séances commencent et se terminent par des cantiques, des prières, des pleurs.
Pilatte ne participera qu’à quelques séances. Mais il aura donné l’impulsion car elles continueront jusqu’en 1900.
La démission de Pilatte
À partir de 1870, à la suite de graves difficultés financières, l’Église évangélique de Nice est en crise. Si l’hiver le temple est rempli, le nombre de membres permanents ne cesse de diminuer. Les activités de Pilatte sont par ailleurs entrecoupées d’arrêts pour cause de fatigue, de maladies et de voyages qui l’ont forcé à donner sa démission. Cela fait plusieurs années que le pasteur renonce à son salaire. En 1873, il peut à nouveau reprendre sa charge et il se rend encore au Synode de Mazamet à ses propres frais. En 1874, trouvant cette situation anormale, le Conseil presbytéral estime que son salaire doit être rétabli. Le montant alloué est de 4000 F. Pilatte accepte sous réserve que cela n’affectera pas le budget de l’Église et exige que celui-ci soit réduit si besoin était afin d’équilibrer les comptes de fin d’année. Mais l’Église a changé, des amis sûrs ont disparu
H. Draussin, op.cit. p. 377. En 1875, les tensions au sein des membres du Conseil débordent sur la cohésion de la communauté : diminution des membres, diminution des recettes, opposition à l’autoritarisme de Pilatte et à ses positions politiques républicaines qui mettent à mal l’unité tant préconisée. Les graves problèmes financiers ont amené certains membres à souhaiter le rattachement à la Table vaudoise, d’autres s’y opposent. Le pasteur Alzas, venu en renfort, démissionne « pour convenances personnelles » sans donner plus de précisions. Pilatte se retrouve seul et découragé. La recherche d’un pasteur pouvant l’aider n’apporte pas les résultats escomptés. Pilatte demande un congé de trois mois, indispensable pour son rétablissement, suite à un nouveau problème de santé. Survient alors un différend au sujet de la gestion de l’Asile évangélique qui déborde sur la question de l’Église, les administrateurs de l’Asile étant membres de l’Église. La situation s’emballe, le pasteur Édouard Monod, qui avait dans un premier temps accepté la vacance, refuse le poste arguant que la situation de l’Église de Nice est trop précaire. Ce refus sonne le glas de la communauté comme entité indépendante. Lors de l’Assemblée générale les membres s’affrontent sur la question de la constitution et du contrôle de la gestion ; Pilatte est contraint de démissionner. Il met ainsi fin à sa carrière de pasteur de l’Église indépendante de Nice tout en restant attaché personnellement à la Table vaudoise. La dissolution de l’Église est alors votée ainsi que la remise de l’Œuvre à la Table vaudoise à l’unanimité moins une voix. Doit-on supposer que c’est celle du pasteur ? Pilatte assistera encore à la dernière séance du conseil le 21 février 1876.
La notice explicative éditée par l’Eglise réformée de Nice lors de sa création indique : « Peu de temps après Léon Pilatte demandait également sa radiation de la liste des pasteurs inscrits sur le rôle de la Table vaudoise. Deux années plus tard (1878) il était rayé du registre des examinateurs de l’Ecole Vaudoise de théologie de Florence ». A ce jour, je n’ai pas trouvé de documents attestant ces faits, mais l’époque voulu que l’on continua les œuvres et la volonté du pasteur quitte à l’interpréter et à l’extrapoler ; l’Eglise vaudoise faisant de même.
Après 1875. L’école Sainte-Philomène
Après ses deux démissions, de l’Asile évangélique puis de l’Église évangélique de Nice en 1875, Pilatte ne cesse pas, pour autant, ses diverses activités mais évite de se mêler des affaires tant de l’Asile que de l’Église, comme il le souligne dans un courrier à son ami Meille qui lui demande des conseils pour son fils.
ATV, Lettre de Pilatte à Meille, op.cit. Dans la région, l’on voit fleurir des sociétés de missionnaires, venus de France, de Genève ou encore d’Angleterre, et leur nombre augmente énormément en ce dernier quart de siècle. Vu leur prolifération il est impossible de faire un état des lieux précis. Parfois il y a concurrence entre eux. La notion même d’évangéliste est devenue floue voire ambiguë. Pilatte avait publié en 1873 une brochure, Aux Jeunes Hommes chrétiens, le poste d’honneur
Léon Pilatte, Aux Jeunes hommes chrétiens, le poste d’honneur, Nice, Imp. Gauthier, 1873.
, pour encourager les jeunes à s’engager dans l’évangélisation. En 1875 il décide donc de créer une école pour futurs évangélistes et colporteurs bibliques : l’École Sainte-Philomène.
Partant du constat que la Société centrale d’évangélisation ainsi que la Société évangélique sont en déficit de personnel et que les facultés de théologie ne sont pas en mesure de former suffisamment de gradués pour combler les vacances de postes, Pilatte crée cette école, selon des idées qu’il estime nouvelles, pour une meilleure formation des futurs évangélistes
Hippolyte Draussin, L'École de Nice Sainte-Philomène, Histoire d'une école d'évangélistes, 1874-1886, Cahiers de l'Évangélisation n° 7, Paris, Société centrale évangélique, 1928.. Il dénonce les procédés d’évangélisation traditionnels mais c’est surtout à l’incontestable anarchie dans les collectes qu’il s’en prend. Il n’est pas le seul ; un certain nombre de pasteurs des Églises dites « officielles » ou « historiques » se plaignent aussi des collecteurs envoyés par les sectes « darbystes » et « autres salutistes »
Léon Pilatte, in L’Église Libre, 6/02/1885 et 13/02/1885. qui sont nombreux dans la région. Selon eux, mais aussi selon les rapports de police de l’époque, ceux-ci jettent la confusion dans l’esprit de la population catholique par la diversité de leurs doctrines. Tous, prédicateurs ou évangélistes, sont concurrents, travaillant sur le même terrain ; une situation qui crée des controverses voire des querelles qui n’inquiètent pas seulement les autorités. Par ailleurs, l’absence de dirigeants entraîne des tensions entre les diverses petites Églises
Termes employés pour désigner la création d’Eglises qui ne se rattachent pas à des fédérations et restent totalement indépendantes, en marge des Eglises établies. . En effet nombre de ces pseudo prédicateurs qui s’intitulent évangélistes ne sont rattachés à aucune Église particulière, restent de ce fait incontrôlables, et sont souvent bien loin de la ligne orthodoxe. Aux yeux de Pilatte le manque de formation des évangélistes est un des facteurs de l’échec de l’évangélisation dans les Alpes-Maritimes et en Italie. La bonne volonté de laïcs pieux disposés à faire œuvre d'évangélistes n’est pas suffisante, ils deviennent d’insipides parleurs dépourvus d'originalité et ils prêchent sur tous les textes bibliques une homélie toujours la même quand ce ne sont pas des intellectuels desséchés ou des piétistes ignorants. Sans études sérieuses, ils divulguent les thèses les plus bizarres qui troublent l'Église bien plus qu'elles ne la servent. Ces hommes doivent être outillés pour visiter, instruire, édifier les protestants disséminés qui, privés de tout secours religieux, sont exposés à devenir la proie du papisme ou de l'incrédulité. Une définition de l’évangéliste lui semble donc nécessaire mais plus encore, la « moralisation » de la fonction. Il met aussi en cause les divisions et dispersions des Églises libres et indépendantes. Leur manque de coordination et de concertation affaiblit leur impact. A contrario, des petits postes d’évangélisation qui avaient été créés dans les villages sont laissés à la dérive par manque de moyens, puis abandonnés.
L’école fondée par Pilatte est installée dans une propriété appelée Villa Sainte-Philomène mise à sa disposition par une amie. Elle est située sur la colline de Rimiez, « à une lieue de la ville », distance que peut parcourir un homme en une heure. Il s’y rend le plus souvent à cheval
Sous l’Ancien régime, une lieue équivaut à 4,678 km. Le bâtiment existe toujours dans le quartier de Rimiez à Nice.. C’est une propriété de sept hectares dont il aime à s’occuper. Un potager produit des légumes pour les élèves et les professeurs. Le règlement est à l’avant-garde sur certaines questions : les étudiants sont priés de fumer dans le jardin et non dans les locaux. Dès son ouverture, douze étudiants pensionnaires, dont l'âge varie entre 19 et 44 ans, se sont inscrits. D'origines sociales diverses, souvent modestes, appartenant soit à l'Église réformée soit à l'Église libre, ils viennent de Suisse, de Belgique ou des Vallées vaudoises. La discipline est stricte et durant le professorat de Draussin quinze élèves seront renvoyés pour inconduite, mauvais caractère ou incapacité. Sans atteindre le niveau des études de théologie des facultés, l'enseignement et les programmes sont sérieux. L’école est gratuite et fournit les livres, les élèves n’ont à leur charge que les vêtements et le blanchissage. Pour y entrer, ils sont soumis à un examen rigoureux
ATV, Lettres de Léon Pilatte 1856-1872 et lettre de 1881.. Pilatte donne des cours de lecture, d’élocution, d’exégèse, ainsi que des cours de controverse ou « exposition et réfutation des erreurs de l'Église romaine » d’apologétique, d’homilétique et des cours théoriques et pratiques d’évangélisation. Les étudiants qui sortent de cette école sont évangélistes, pasteurs, instituteurs, et parcourent la France. Mais, dans l’école Sainte-Philomène, le nombre des candidats est allé en diminuant. Le pasteur Fournier, en 1886, lors d’une des Conférences des Églises évangéliques des Églises du littoral de la Méditerranée, indique que cette question du manque de missionnaires et d’évangélistes bien formés reste entière. Selon le procès-verbal des Conférences, l'école doit fermer en 1886 à cause de la concurrence d’une école d’évangélistes qui s’est ouverte à Marseille. Mais Pilatte avait aussi manqué de subsides et estimait qu’il n’avait pas atteint ses objectifs. Il semble que c’est à cette époque que Pilatte abandonne définitivement ses activités proprement pastorales.
Pilatte avocat
Cependant, les « tracasseries » contre les protestants continuent. Lorsque les évangélistes Dedieu et Paulet, en 1874, sont traduits en justice pour délits de réunion illicite au Muy (Var) depuis 1868, Pilatte prend en main leur défense et n’hésite pas à interpeller par voie de presse notamment dans L’église libre de février 1875, le président de la société biblique, Monsieur Chabaud Latour et Ministre de l’Intérieur. Dans le contexte politique de « l’ordre moral » et de la tentative de restauration monarchique mise en œuvre par la droite, ils sont poursuivis en vertu des articles 291 à 294 du Code pénal pourtant théoriquement abrogés. Le tribunal de Draguignan
Draguignan est alors le chef-lieu du département du Var. se montre clément, leur appliquant le minimum de la peine. Mais l’affaire ne s’arrête pas là et Pilatte doit continuer à les défendre. Il écrit au ministre de l’Intérieur François Chabaud-Latour - qui fait partie d'un groupe de laïcs évangéliques très influents dans la direction de l'Église réformée de Paris
François Chabaud-Latour (1804-1885). En 1859, le gouvernement le nomme membre du Conseil central des Églises réformées, où il défend les positions des évangéliques : il sera très actif dans les différents organismes que ces derniers mettent en place pour lutter contre les libéraux. Il est choisi comme président de la Société fraternelle pour l'évangélisation paroissiale au sein de l'Église réformée de Paris en 1866. En 1868, il succède à F. Delessert à la tête de la Société biblique de France. En 1872, il siège au Synode général de l'Église réformée comme délégué laïc de l'Église de Paris. Ses opinions politiques conservatrices le conduisent à accepter d’être ministre de l’Intérieur en 1874 et 1875 dans les gouvernements dits « d’ordre moral ». Cf. Les protestants, dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, (sous la direction d’André Encrevé), Beauchesne. - et au président de la Société biblique pour tenter de surseoir à l’exécution de leur peine. Il se plaint de ce que des évangélistes et colporteurs protestants sont encore objets de poursuites. Il gagne en appel mais le préfet fait appel a minima
Appel que le ministère public interjette quand il estime que la peine appliquée est trop faible. et le ministère public demande à la cour d’appel d’Aix-en-Provence d’aggraver la peine. Celle-ci confirme le premier jugement. Le 19 février 1875, Pilatte intervient encore auprès du ministre de l’Intérieur, L’arrêt est alors cassé par la cour de cassation et un nouveau jugement est remis au 4 mars 1875 à Nîmes. Une sculpture de Gustave Crauck, le buste de l’amiral de Coligny, fut offerte à Léon Pilatte par les anciens élèves de l’Ecole Sainte-Philomène (cf. l’inscription sur la base).
Pilatte journaliste politique
L’autre passion de Pilatte est le journalisme et plus particulièrement le journalisme politique qu’il exerça parallèlement à son apostolat et jusqu’à sa mort. Tous les articles paraissant dans les journaux auxquels d’une manière ou d’une autre il est lié ne sont pas signés. Tout au plus peut-on en retenir ce que furent ses penchants politiques, qui semblent fluctuer au gré des options de la municipalité et de la nation. Une question, cependant, reste posée : qui est ce Calixte Pierre-Pierre
Calixte en grec signifie le plus beau. C’est le nom du 16e pape (IIIe siècle) des catholiques. de Nice, qui publie plusieurs opuscules tellement proches des idées défendues par Pilatte et dont on ne trouve nulle trace ?
Lire les articles de Léon Pilatte, c’est suivre l’évolution de la société et ses atermoiements sur bien des sujets sociaux et religieux traités au XIXe siècle. Pilatte nourrit sa réflexion en mettant en corrélation les débats des divers partis – et surtout des autorités catholiques - avec les écrits bibliques. Il combat le catholicisme dont il ne laisse passer aucune des contradictions ou « superstitions »
En 1891, Pilatte y écrit encore deux éditoriaux concernant l’encyclique Rerum Novarum, fustigeant, une fois de plus, l’indifférence de la papauté quant à la question sociale.. Il combat le communisme parce qu’il ne peut apporter le Salut, étant incapable de donner aux hommes, naturellement mauvais, une société idéale ; seul l’Évangile peut conduire à une transformation de l’homme. Il combat les sectes parce qu’elles sont déviantes, mentent et sont étroites d’esprit. Toutefois ce sont les institutions et les dogmes contre lesquels il se bat ; plus rarement contre les hommes. Le pasteur instaure une nouvelle manière de faire du journalisme. Il écrit dans plusieurs journaux locaux mais aussi dans des périodiques nationaux et étrangers. Dans ses articles, il développe une pensée qui délibérément s’expose à des contradictions possibles, pour s’ouvrir à une discussion qui permet d’améliorer et de peaufiner en permanence sa réflexion. Si elle est critique, elle est donc critique aussi en relation avec elle-même. Son style incisif, argumentatif, rigoureux, vigoureux, détaché de toute diplomatie ecclésiastique, s’abstient de la langue de bois. Républicain, il ne se montre pas toujours prudent dans ses déclarations. Excessif et même injuste dans ses jugements, il lui arrive de le reconnaître, comme dans une de ses lettres à Meille qui a refusé la publication d’un article dans la Buona Novella, périodique protestant de Turin qu’il a créé en 1855
ATV, Lettre de Pilatte à Meille du 10 février 1858.. Lorsqu’il prépare son ouvrage sur l’évangélisation de l’Italie, en réponse à son ami Meille qui conseille une certaine retenue, il spécifie que son prochain livre « n’est pas de la controverse mais un petit traité ex professo sur la matière. Je pense bien que son contenu déplaira à plusieurs, mais je compte sur les meilleurs suffrages.
ATV, Lettre de Pilatte à Meille du 14 fév. 1861. »
La réunion du Comté de Nice à la France a contribué à renforcer les opinions séparatistes
Henri CourriÈre, « Les troubles de février 1871 à Nice », Cahiers de la Méditerranée [En ligne], vol. 74 | 2007, mis en ligne le 13 novembre 2007, URL : http://cdlm.revues.org/index2693.html.. Dans ce territoire qui se dit « annexé », la politique est encore affaire familiale et reste archaïque. Les partis « niçois » s’opposent aux partis « français » qui ne supportent pas les traditions et coutumes juridiques de l’époque sarde. Plusieurs discours coexistent donc au cours de cette période : ceux des séparatistes italiens et garibaldiens, les « italianissimes », des particularistes non-séparatistes et bonapartistes, des républicains et des bonapartistes « d’outre-Var » comme on les nomme dans le Comté. Le paysage politique s’en trouve donc particulièrement éclaté et complexe, la dichotomie droite/gauche se trouvant fragmentée par ces distinctions
Henri CourriÈre, « Les enjeux d’un discours. Particularisme et politique à Nice de 1860 à 1900 », Cahiers de la Méditerranée [En ligne], 77 | 2008, mis en ligne le 27 novembre 2009.
URL : http://cdlm.revues.org/index4382.html. Tout au long des années 1860-1868, l’administration niçoise se préoccupe cependant surtout des « italianissimes », c’est-à-dire des partisans du retour de Nice à l’Italie. Elle ne s’oppose pas aux particularistes, ni à l’expression d’une certaine italianité. Le rapport de l’Avocat général d’Aix-en-Provence indique que se développent à Nice d’inquiétantes tendances hostiles à la France. Nous évoquerons ici quelques journaux dans lesquels il a été particulièrement impliqué.
La Revue de Nice
Léon Pilatte et Auguste Burnel achètent la Revue de Nice en 1859. Le pasteur fait partie des rédacteurs, la Revue change alors de ton, de chronique mondaine elle devient plus intellectuelle et moralisante et commence à s’intéresser aux petites gens et non plus seulement à la vie aristocratique. Avant 1860, la Revue semble favorable à la réunion de Nice à la France. Mais l’annexion a fait rentrer la presse périodique dans les limites de la législation française, finalement plus restrictive que durant la période sarde. L’architecte et archéologue François Brun, membre de l’Église évangélique en prend la direction en 1863. L’administration s’efforce alors d’empêcher la Revue d’obtenir l’autorisation de publier des articles politiques. Malgré tout la Revue (sous les auspices de Léon Pilatte) publie un article ambivalent sur les conséquences de la présence française. L’article ne plaît pas aux autorités. Pilatte est aussitôt assigné par le tribunal de police, mais les poursuites sont bientôt abandonnées : le commissaire de police indique que Léon Pilatte et François Brun sont incapables de devenir gênants pour l’administration. Malgré cette opinion « favorable », ils n’obtiendront cette autorisation que quatre ans plus tard, en 1867. En attendant, elle se « protestantise » comme en témoigne l’article du 1er décembre 1863 intitulé Baptême des cloches, paru dans la chronique des faits divers, non signé mais l’on y reconnaît l’esprit caustique de notre pasteur :
On a solennellement baptisé trois cloches, l’autre jour, et si nous n’étions pas là, notre honorable confrère du Journal de Nice y était et a donné, de la cérémonie qu’il a trouvée touchante, un intéressant récit. On les a lavées, ces cloches, on les a ointes, on les a parfumées d’encens et on a récité devant elles des psaumes et prières en abondance […] Nous avons été surpris, nous l’avouons, de la puissance attribuée aux cloches bénies […] À l’ouïe de leurs sons les démons tremblent, la grêle s’éloigne, les vents et la tempête s’apaisent, les éclats du tonnerre se modèrent et ses coups sont détournés. Toute l’assistance de l’autre jour a dû entendre cela, en latin peu classique, il est vrai, mais enfin cela a été dit.
D’autres articles de la même veine suivront, sur les miracles, sur les guérisons, sur les processions. La Revue tire alors à 1 000 exemplaires l’été, 2 000 l’hiver. Pilatte intervient, critique et condamne à nouveau l’orientation politique donnée à Nice, désormais française, par le député Louis Lubonis
Louis Lubonis (Nice le 9 août 1815 - décédé à Nice le 10 juillet 1893), élu conseiller provincial en 1852, mandat qu'il conserve jusqu'en 1859. Plutôt hostile à l'annexion du comté de Nice à la France, il s'y rallie cependant et se trouve nommé gouverneur provisoire de la province de Nice le 2 mars 1860, afin de préparer le plébiscite qui doit ratifier le changement de souveraineté. Après l'annexion, il est élu en tant que candidat officiel député de la circonscription de Nice, en décembre 1860. Il est réélu, toujours comme candidat officiel, en juin 1863. Bonapartiste libéral, il siège dans la majorité mais se rapproche du Tiers parti. Peu populaire, il démissionne de ce mandat en septembre 1868 et devient alors directeur de la succursale de la Banque de France à Nice, poste qu'il occupe de 1868 à 1881., président du Conseil général, qu’il forcera, avec quelques amis, à démissionner en 1868.
En 1862, Carlone fonde avec un groupe de lettrés et de savants la Société des Lettres, Sciences et Arts, avec notamment Xavier Eyma, journaliste et écrivain, François Brun, Léon Pilatte, Rastoin Brémond, avocat et botaniste, Sardou, E. Tisserand, Montolivo, bibiliothécaire de la ville.
ADAM, Fonds Carlone, 007J 0038.
Le Phare du Littoral
En 1863 un petit groupe de républicains hostiles à l’Empire fait paraître un journal, Le Phare du Littoral
Selon Henri Courrière, Le Phare du Littoral, bien que républicain et « français », répercute parfois un discours de type particulariste, affirmant par exemple que les avocats niçois sont victimes de la concurrence de leurs confrères d’outre-Var, accusant l’administration préfectorale d’être responsable, par ses maladresses, de la persistance de la division entre « Français » et « Niçois » ; critiquant le particularisme des acteurs politiques niçois et accusant l’administration de l’entretenir volontairement. « La dimension stratégique de ce discours ne doit pas être perdue de vue. Il s’agit en effet, pour le quotidien républicain, de critiquer le régime impérial, à travers le cas de Nice. » Henri Courrière, « Les enjeux d’un discours. Particularisme et politique à Nice de 1860 à 1900 », Cahiers de la Méditerranée [En ligne], 77 | 2008, mis en ligne le 27 novembre 2009. URL : http://cdlm.revues.org/4382., libéral, opposé au régime de Napoléon III.
ADAM, PRO691 Parmi les fondateurs, les avocats Aloys Funel de Clausonnes, franc-maçon, et Georges-Honoré Bon, ainsi que les membres de l’Église évangélique, Léon Pilatte, Victor-Eugène Gauthier
Né à Lyon le 2 mai 1822, dans une famille protestante du Dauphiné, entré en franc-maçonnerie, il préside la Société typographique parisienne. Il s’installe à Nice en 1863, il y décèdera en 1879., Édouard Corinaldi
Fondateur de l’œuvre évangélique vaudoise.. Quand cet organe de presse est enfin autorisé à se convertir en journal politique, il développe un discours particulariste et accuse les autorités locales d’être responsables de la division entre Français de Nice et Français d’outre-Var. Organe républicain, il soutient Garibaldi, enfant du pays réfractaire à l’annexion. Le journal se montre très critique vis-à-vis de l’administration niçoise mais aussi envers la religion catholique « pilier du régime ». Il est contre-attaqué par le Journal de Nice
Journal de Nice du 18-11-1867 : Article contre M. Pilatte et Le Phare du Littoral qui vient d'être condamné par le tribunal de Nice suite à un article du Phare du 16 novembre 1867., quotidien officiel rédigé par des « Français d’outre-Var » (le fleuve restant une frontière symbolique). Au mois de mars 1867, suite à la publication d’un compte rendu de la visite de Pilatte au général Garibaldi à Florence,
le Journal de Nice porte plainte, l’article est jugé subversif. Le 17 novembre 1867, le pasteur est condamné à 800 francs d’amende et Funel de Clausonnes à 500 francs pour excitation à la haine, mépris du gouvernement et contravention à la loi sur les signatures. Le Phare publie alors un article intitulé « Sont-ils contents ? », un article probablement écrit par Pilatte. Le Journal de Nice réplique le lendemain par un article signé par Alziary de Roquefort, article d’une extrême virulence contre le pasteur, l’accusant d’être à la solde du révolutionnaire italien Mazzini.
Cet épisode lui vaut des ennuis au sein de la communauté protestante ; en tant que ministre de l’Évangile, ne se doit-il pas à une certaine réserve ? Pilatte rétorque qu’en tant que publiciste et citoyen, il est libre de s’exprimer
Louis Amiet, Pasteur ou journaliste, simple question à M. Léon-Rémi Pilatte, pasteur de l’Église évangélique de Nice par l’un de ses coreligionnaires, Nice, Imprimerie de Cauvin, 1868.. Nous avons les détails de l’affaire grâce à un membre de l’Église, Louis Amiet qui, dans un opuscule d’une quinzaine de pages intitulé « Pasteur ou journaliste, simple question à M. Léon-Rémi Pilatte, pasteur de l’Église évangélique de Nice, par l’un de ses coreligionnaires » conteste ses prises de position. Cette notice évoque le conflit entre Auguste Alziary de Roquefort, directeur-gérant du Journal de Nice, et Léon Pilatte. En fait deux journaux rivaux aux positions diamétralement opposées. Amiet se place sur la question de la responsabilité du pastorat et de l’apostolat. Comme Alziary de Roquefort, il remet non seulement en question les choix politiques de Pilatte mais aussi son patriotisme et le met en demeure de choisir entre sa fonction de pasteur et le journalisme, déniant le fait qu’on puisse être les deux (ce qui est toutefois courant au XIXe siècle). Pilatte est un des principaux rédacteurs du Phare du Littoral et a eu à comparaître « comme journaliste devant le Tribunal correctionnel sous l’inculpation d’excitation à la haine et au mépris du gouvernement et condamné »
Louis Amiet, Ibid. p. 4.. « Pilatte, écrit Amiet, agit en divisant les citoyens, en les excitant les uns contre les autres, en voulant faire oublier qu’à Nice, depuis le vote solennel qui a produit l’annexion, il ne peut y avoir, il n’y a réellement que des Français ». Mais le pasteur s’estime en droit, en tant que citoyen, d’émettre un avis sur la société civile. Dans sa réponse il indique qu’il n’est pas un fonctionnaire public, il souligne son statut de ministre d’une Église libre qu’il oppose au statut des pasteurs de l’Église réformée, payés par l’État et considérés comme des fonctionnaires. Une Église libre dont « … [les] pasteurs ne sont nommés, ni salariés par le gouvernement ». Il estime avoir le devoir, même en tant que pasteur, de s’occuper de politique : « nul n’a le droit de contester mon droit de penser et d’écrire ! ». Soulignons, ainsi qu’André Encrevé l’indique, que « les pasteurs [de l’Église réformée] ne constituent pas un corps hiérarchisé sur lequel les préfets puissent compter. Ces derniers sont surpris, scandalisés même, de constater que les pasteurs possèdent une véritable autonomie, ceux-ci sont pratiquement les seuls fonctionnaires à jouir d’une telle indépendance »
André EncrevÉ, Les Protestants français au milieu du XIXe siècle. Les réformés de 1840 à 1870, Chap. II, La réorganisation autoritaire des cultes protestants en mars 1852, Genève, Labor et Fides, 1986, p. 518.. Et lorsqu’ils ne sont pas fonctionnaires, comme Pilatte, ils s’en donnent à cœur joie. Quoi qu’il en soit, cet opuscule atteste la naissance d’un particularisme niçois, mais aussi les dissensions au sein de la communauté évangélique niçoise. Quant à Pilatte, il s’insurge contre le manque de liberté de la presse et les entraves à la diffusion de l’Évangile de Jésus-Christ. Toutefois, devant la polémique suscitée au sein des membres de l’Église et du Conseil presbytéral par son article et sa condamnation, il remet sa démission ; celle-ci est refusée. Les tensions ne sont pas apaisées pour autant. Saint-George, membre de l’Église, en désaccord avec Pilatte, se démet de ses fonctions
Arch. TV, Procès verbal du conseil du 14 décembre 1868., quitte Nice et s’installe à Menton.
Il est vrai que ses positions proprement religieuses divergeaient de plus en plus de celles de Pilatte.
La polémique n’est pourtant pas éteinte. C’est au tour d’un opuscule, La conscience du peuple niçois, écrit en 1869 par Augustin Galli, qu’elle recommence. Celui-ci indique que Le Phare « tourne ses feux contre notre maire député » François Malausséna
Cf. Augustin Galli, La conscience du peuple niçois, Nice, Imp. Caisson et Mignon, 1869. p. 15 - 18. « Français d’hier, les Niçois sont encore italiens comme le fer rouge extrait du feu, qui pour longtemps conserve encore son ardeur. […] Le pays a une religion d’amour pour l’Italie. » . Effectivement des mouvements irrédentistes perdurent. La Ville, pour garder la riche clientèle, tente bien de minimiser le phénomène. La prospérité économique dépend des hivernants qui pourraient se montrer réticents à venir séjourner et villégiaturer dans une région sans contrôle politique. Et il en est de même pour l’Église évangélique. L’empire est très affaibli. Pour essayer de se renforcer, Napoléon III a mis en place un référendum ambigu. La question soumise à plébiscite le 8 mai 1870 est : « Le peuple approuve les réformes libérales opérées par l’Empereur avec le concours des grands corps de l’État, et ratifie le sénatus-consulte du 20 avril 1870 ». Le Phare fait campagne pour le non, Pilatte démissionne ne voulant souscrire au mouvement séparatiste. En 1870, Le Phare change de comité de direction. Les citations du Phare du Littoral, reprises par le professeur d’histoire moderne Henri Courrière, relèvent qu’à cette date, le journal prend une position nettement séparatiste, souhaitant pour Nice une autonomie politique.
L’Église Libre
En 1868, Pilatte est chargé par la Commission synodale de l’Union des Églises libres de créer un nouvel organe de presse protestant pour remplacer les Archives du christianisme qui ont cessé de paraître en 1867 et diffuser des idées religieuses. Le journal prend le nom de L’Église Libre et reçoit des subsides de l’Union. Toute la famille, domestiques compris, contribue à sa publication et à sa diffusion. L’Église Libre devient rapidement l’un des plus importants organes de la presse protestante et se qualifie d’ « organe orthodoxe et indépendant des Églises libres et de la liberté des Églises ». Il tire de 1300 à 1500 exemplaires. Le premier numéro sortira le 1er janvier 1869. Il a vocation nationale, paraît le vendredi. Les thèmes de cette année-là sont essentiellement religieux, écrits pour l’édification, la médiation ; l’accent est mis sur la conversion. Quelques informations sur les Églises sœurs, les sociétés évangéliques, les institutions protestantes, une toute petite chronique politique étrangère à tout débat, un courrier des lecteurs. Concernant les questions religieuses, il est d’esprit séparatiste, rejette la tutelle de l’État et n’accepte pas que celui-ci ratifie les nominations des pasteurs ni celles des conseillers. Pour Pilatte, la loi de Germinal est une loi de servitude
L’Église Libre du 3 mai 1869..
On y rencontre, entre autres, les plumes des pasteurs Charles Luigi, alors à Marseille, et d’Hippolyte Draussin, ses fidèles amis, ainsi que de quelques correspondants de pays étrangers. Cette collaboration lui permet de diversifier ses rubriques (hygiène, agriculture, etc.) et de consacrer plus d’espace à la politique intérieure et extérieure de la France, ce qui lui est reproché par la Commission de l’Union
L’Église Libre du 6 janvier 1872. dont les intentions n’étaient pas de subventionner un journal politique. Notons qu’il y aborde peu les questions niçoises, qu’elles soient religieuses ou politiques. En 1876, H. Draussin en prendra la direction.
Le Réformateur anticlérical et républicain
Démis de ses fonctions de pasteur, Pilatte fonde à Paris, en 1878, le journal Le Réformateur anticlérical et républicain
http://www.sudoc.fr/153180579., qu’il souhaite quotidien, protestant et populaire, « destiné à combattre le papisme et l’incrédulité matérialiste ». Cette initiative se révèle bien vite un échec et, au bout de trois semaines, il est obligé d’en constater la faillite
Charles Luigi, Hippolyte Draussin, op. cit., p. 65.. Il ne souhaitera pas s’en expliquer, afin de ne pas mettre en cause, écrit-il, des personnes qu’il connaît bien. Mais la situation l’affecte. Dans une lettre datée du 13 août 1879
Arch. TV, Lettre de Pilatte à Meille. par laquelle il répond aux marques d’affection de Meille, il évoque l’injustice qui lui est faite et affirme : « Si le sacrifice rapporte ce qu’il m’a coûté, ce ne sera pas peu ; quoi qu’il en soit, je suis content de l’avoir fait. Plus les charges que j’avais à faire peser sur d’autres étaient accablantes et plus j’ai senti combien la cause de l’Évangile en souffrirait. J’aurais triomphé, mais à quel prix ? J’aime mieux porter le poids de beaucoup d’injustices que de me faire justicier ». C’est néanmoins une amère déception pour le pasteur.
L’Indépendant des Alpes-Maritimes
ADAM, PRO418.
Quelques années plus tard, il récidive. L’article 68 de la loi relative à la liberté de la presse du 29 juillet 1881 offre des possibilités pour créer de nouveaux journaux. Léon Pilatte fonde alors L’Indépendant des Alpes-Maritimes, Journal Républicain, un organe de presse à la vie éphémère. La première publication a lieu le 3 octobre 1881 et la dernière en mars 1882. Le ton, bien sûr, est polémique ; le journal est très critique vis-à-vis des manifestations religieuses catholiques à l’image de l’article du 4 octobre 1881 intitulé Un Mortara à Thonon
« Mortara à Thonon » ainsi nommé d'après l’affaire Edgardo Mortara (Bologne, 27 août 1851 – Bressoux, près de Liège - Belgique, 11 mars 1940) : un garçon juif de 6 ans, vivant à Bologne, ville des États Pontificaux en Italie qui, après avoir été ondoyé par sa nourrice, fut enlevé par les autorités papales en 1858 pour être élevé au sein de la religion catholique. L'affaire fit grand bruit tant en Italie qu'à l'étranger.. Mais il ne s’arrête pas là, c’est aussi la politique locale qui est la cible de sa virulence, principalement le maire de Nice Alfred Borriglione
ADAM, PRO418. Il ressort de ces divers journaux que la famille de Pilatte fut longtemps impliquée dans l’imprimerie. Le Journal des débats politiques et littéraires du mardi 16 sept 1924 annonce le mariage du docteur René Pilatte, fils du président du conseil d'administration de l’Éclaireur de Nice avec Mademoiselle Irmine Bruyère, docteur en médecine à Grasse, fille de J. Bruyère, trésorier payeur général honoraire du Pas-de-Calais., homme de gauche auquel il reproche son clientélisme
Léon Pilatte, Le triomphe du 9 janvier, Lettre à M. Borriglione, Imp. V.-E. Gauthier (Nice). 1881..
Des journaux étrangers
Pilatte ne cessera d’écrire des articles pour divers journaux, la Buona Novella de Turin et des journaux américains dont il reste le correspondant : The Church Review and Ecclesiastical Register, The Independant déjà cités. Un article paru dans Evangelical Christendom dévoile sa vision pessimiste de la société française, la corruption des mœurs, l’obscurantisme, le rationalisme, qui ont provoqué l’ire de Dieu.
C'est avec réticence que nous proposons un extrait d'un article poignant de M. le Pasteur Léon Pilatte de Nice, intitulé Confessions de France. Mais, comme l'on a prétendu que, malgré leurs terribles souffrances, les Français sont encore aveuglés par leur vanité et par l'ignorance de leur véritable condition, nous voudrions citer le passage suivant comme preuve que ce n'est pas universel. Cette description douloureuse doit éveiller des sentiments de sympathie les plus profonds. Après avoir reconnu que la France a été orgueilleuse et vaniteuse, égoïste et luxurieuse, et que les jugements de Dieu, pour terribles qu'ils soient, sont mérités, M. Pilatte dit : Nos principes et nos mœurs ont été corrompus. Nous avons absous, glorifié et couronné le parjure. Nous avons considéré comme de simples préjugés la conscience et la vérité. Nous avons pris à la légère tout ce qui est pur et sacré parmi les hommes. Les femmes, le mariage, et ses devoirs sacrés, toutes les vertus domestiques ont été par nous ridiculisés. Notre théâtre et notre littérature sont devenus des écoles d’immoralité. À cause de la frivolité de notre caractère et à cause de notre longue résignation à la servitude, à cause de la bassesse de nos goûts, de nos modes honteuses, de nos obscènes lieux de plaisir, nous avons déshonoré notre temps et scandalisé le monde entier. Dans toutes les classes de notre société, le vice a prospéré, exhibant sans honte aux yeux de tous ce qu'il n'est pas même permis de mentionner. Puis Ta colère s’est allumée et, sur cette Sodome et cette Gomorrhe que nous sommes devenus, Tu as fait pleuvoir le feu et le soufre. Tu es juste, O Seigneur, et notre faute a mérité ce châtiment
.
Cible de journaux niçois
Ses diverses prises de position, tant dans ses conférences que dans ses articles, ne passent pas inaperçues. Pilatte fut de temps à autre la cible des journaux de Nice. Le 1er mars 1881, un article intitulé « Conférence fantaisiste » publié dans le journal Le Rabelais - revue politique et littéraire sans grand intérêt de l’auteur satirique Henry Hardy-Polday - met en scène un personnage, « Monsieur de La Pierre Ponce », qui est une allusion transparente à Léon Pilatte et à sa verve de polémiste. L’article est publié à la suite d’une conférence qu’il vient de tenir sur les jeux à Monaco. Pilatte réplique. Hardy réitère sa harangue. Le 14 mars, Pilatte dépose plainte pour injure et diffamation ; il réclame 10 000 francs de dédommagement. Sa défense est assurée par un avocat de grand renom, E. Conduzorgues Lairolle, (protestant et membre de l’Église de Nice) le Tribunal de première instance ramène la peine à une somme de 250 francs. Polday est condamné à publier le jugement dans sa revue et dans le journal Le Petit Niçois
Le Petit Niçois est fondé le 29 septembre 1879 par le député-maire Alfred Borriglione longtemps la cible de Pilatte.. Mais Polday ne s’arrête pas là, il réplique à nouveau le 1er avril, publiant in extenso le jugement correctionnel non sans ajouter quelques commentaires peu amènes.
Il sous-entend que l’ancien pasteur loue des logements ou garnis sans respect pour les locataires alors que son fils Edouard, médecin, lutte contre l’insalubrité de certains quartiers. Quelque temps plus tard, le même échotier fustige un pasteur (sans le nommer), l’accusant d’être un hôtelier peu scrupuleux licenciant ses employés sans état d’âme. Il s’agit de Pilatte qui est la bête noire du pseudo journaliste ? Il possède effectivement cet hôtel
Arch. dép., Hypothèque qu’il a mis en gérance cependant aucune preuve n’existe concernant l’insalubrité : il n’y eut ni plainte, ni procès. Il est cependant probable que Pilatte ait été intéressé dans la construction d’un ou deux hôtels et qu’il en fut propriétaire. La pension du Prince de Galles au quartier Carabacel lui appartenait. Nous trouvons également la condamnation de L. Robini, gérant du journal Le Contrebandier, pour diffamation à l’encontre du pasteur Pilatte
Suzanne Cervera. Op.cit.. La police veille à ce que les journaux français restent dans certaines limites.
Pilatte et la politique
On retrouve Pilatte en première ligne lors des élections municipales de 1881. Pilatte dénonce une fois de plus les pratiques électorales niçoises. Dans un opuscule intitulé Lettre à M. Borriglione en 1881
Léon Pilatte, Lettre à Borriglione, Nice, Imprimerie V. Gauthier, 1881, p. 14. il évoque ses rendez-vous avec le maire-député concernant l’élection du 9 janvier 1881 où Borriglione se présente comme le patron de la liste du Comité central républicain
Léon Pilatte, Ibid. p. 3.. Pilatte y dénonce l’organisation quelque peu sommaire des élections et « l’escamotage et la corruption du suffrage universel »
Léon Pilatte, Ibid, p. 13. et il dénonce les méthodes clientélistes, l’affairisme et la corruption électorale. À nouveau, en 1885 il conteste l’administration de la Ville lors d’une réunion électorale ; un de ses fils est à ses côtés
Charles Luigi, Hippolyte Draussin, ibid., p. 84. 24-27 avril 2002. Nice, Serre Ed. 2006, p. 61 ss.. Il sera une fois de plus critiqué pour ses positions mais il défend son investissement en politique, soulignant que c’est affaire d’inclination personnelle. La position de Pilatte est donc diversement appréciée. Quoi qu’il en soit, républicain, il a combattu l’Empire et sa politique, ce qui a pu paraître peu francophile à ses contemporains. Pourtant aucun de ses écrits ne peut attester d’un quelconque parti pris pour un des partis niçois, même si son attachement à la République ne fait aucun doute.
L’on constate que sa pensée évolue et s’adapte au contexte. Ainsi, bien qu’étant l’un des tenants les plus farouches de la Séparation des Églises et de l’État, il en vient à douter lorsque, après la guerre franco-prussienne de 1870, certains protestants craignent que le gouvernement ne réduise, voire ne supprime, le budget des cultes et de ce fait les salaires des pasteurs
L’Église Libre, 6 janvier 1872. . Son article du 6 janvier 1872 dans L’Église Libre soulève un tollé dans les rangs des Églises concordataires. En 1877, il écrit :
« sous le régime de la Séparation les partis religieux ne sont pas contraints de vivre pêle-mêle dans un même établissement ecclésiastique. [...] les divers partis du protestantisme français depuis la nuance orthodoxe la plus foncée jusqu’à celle du libéralisme le plus radical ont chacun leur rôle et un rôle utile à remplir dans les conjonctures présentes de la France. [...] l’ennemi commun, c’est d’une part le papisme et de l’autre l’athéisme matérialiste, l’un et l’autre destructeurs de toute liberté religieuse, civile et politique. » Autrement dit, il doit y avoir deux séparations, l’une entre la tendance évangélique et la tendance libérale, l’autre entre les Églises et l’État. Se séparer pour mieux s’unir contre les « deux grandes erreurs contemporaines : celle du rationalisme et celle du papisme.
Charles Luigi, Hippolyte Draussin, Op.cit., p. 294/295 – article du 17/8/1877.»
Il se réfère à l’Institution de la Religion chrétienne de Calvin (IV, I ,9) et à la Discipline pour revendiquer l’absolue liberté de l’Église locale, son indépendance, son autorité, la plénitude de ses pouvoirs. Elle doit être presbytérienne, les anciens seuls peuvent exercer l’autorité en matière spirituelle
Charles Luigi, Hippolyte Draussin, Ibid., p. 315. et veiller au maintien de la paix et des bonnes mœurs. Si leurs interventions personnelles sont impuissantes, pasteurs et anciens peuvent faire appel au Consistoire qui se chargera de l’admonestation et de la réprimande. Il estime que les termes « laïque » ou « clergé » doivent être bannis du vocabulaire car ils ne se rencontrent pas dans la Discipline. Il défend le sacerdoce universel : « tous les croyants sont oints de l’Esprit, ils offrent leur corps en sacrifice, ils sont témoins ascètes, sacrificateurs appelés à faire part de leurs biens, à intercéder, à parler, à reprendre ceux qui tombent »
Conférences des Églises évangéliques du littoral méditerranéen, p. 36.. Il note qu’objet de tant d’attention, objet qui occupe tant de place dans les réunions, le culte n’en occupe aucune dans le Nouveau Testament sauf quelques allusions où les assemblées sont décrites de façon variée et qu’en aucune manière, il ne s’agit de culte tel qu’il est compris par ses contemporains. Pour Pilatte, vivre pour Dieu est le culte par excellence et il ne doit pas y avoir de distinction entre le culte et la vie de tous les jours. Il refuse, sauf en de rares occasions, de porter la robe pastorale
Charles Luigi, Hippolyte Draussin, Ibid., p. 85.. Quant à la Cène, il conteste qu’il faille la prendre tous les dimanches ; les sacrements doivent être administrés par un ministre dûment consacré, considérant que cette « administration des sacrements, et notamment le sacrement de la Sainte Cène, ne peut être faite par n’importe qui. [Le] principe plymouthiste est un véritable obstacle à l’union avec les représentants de l’Église vaudoise»
Cf. L. Pilatte, Le plymouthisme, op.cit.. Cependant, baptême des enfants ou baptême des adultes, aspersion ou immersion, pour Pilatte, il importe peu. Le baptême agit grâce à l’intervention du Saint Esprit qui apporte une nouvelle naissance. « Dans l’Église de nos rêves, qui est celle de nos espérances, tout chrétien serait admissible sur la seule confession de foi en Jésus Christ »
Charles Luigi, Hippolyte Draussin, Léon Pilatte, Œuvres choisies, op.cit. p. 353.. Pilatte prend part aux nombreuses controverses théologiques de son temps : la théopneustie qui enseigne que tout le texte de la Bible, dans ses moindres détails, a été directement inspiré par Dieu, l’autorité des Écritures, la Grâce, le Pardon. Il prêche le « vieil évangile », la présence réelle, mais spirituelle, du Christ dans le sacrement de la Cène, la préexistence et l’éternité du Christ.
Pilatte et le Réveil
Concernant le Réveil, Pilatte indique que « […] le Réveil n’est pas exceptionnellement, accidentellement, une manifestation de la puissance divine mais, bien au contraire, toute naturelle, toute simple, découlant infailliblement de l’emploi de moyens que l’Écriture recommande, en tête desquels il faut placer la prière »
Procès-verbaux des Conférences des Églises évangéliques du littoral de la Méditerranée. Livre I, rapports de 1867 à 1884, 1ère réunion..
Dans sa jeunesse, le jeune Léon a rencontré toutes les grandes figures françaises du Réveil religieux. Mais il n’appartient à aucune « école ». Sa pensée reste libre. Il faut cependant situer son engagement dans le contexte historique : changement de société, changement de mentalité, apparition de nouvelles classes sociales, refus de l’apport intellectuel du siècle des Lumières et du rationalisme, et, surtout, apparition d’une nouvelle forme de spiritualité. La Révolution et la mort du roi, la fin de l’Ancien régime et les crises qui ont succédé ont mis à mal tous ces repères pour les traditionalistes.
Les articles de Pilatte permettent de cerner sa philosophie (ou théologie) du Réveil. Dans son article daté du 15 octobre 1875 intitulé Le Réveil est-il venu ? Pilatte écrit :
Ni dans l'Église réformée, que distrait et remue à peine son partage, maintenant constaté, en deux moitiés hostiles, ni dans les Églises libres qui vont leur petit, très petit train, nulle part, je n'aperçois les marques d'un mouvement sérieux et profond. La torpeur spirituelle, au contraire, paraît régner presque partout […] Ce serait une erreur de croire que les Réveils ont nécessairement un caractère évangélique et ne peuvent se produire que sous l'influence des enseignements chrétiens. Ils se produisent au contraire partout, chez tous les peuples où les idées de Dieu, de l'âme et de la vie à venir exercent leur empire sur la conscience humaine. On les voit éclater tour à tour dans les églises les plus pures et dans les plus corrompues. Parmi les juifs, parmi les mahométants (sic), parmi les païens même, de puissants Réveils religieux ont eu lieu. [...] c'est toujours des principes antérieurement admis qu'il [le Réveil] tire son origine ; il est le produit de la religion professée, il éclôt d'elle.
L’Église Libre, 15 octobre 1875
À de nombreuses reprises, il cherche donc à définir ce que peut être ou doit être le Réveil religieux et protestant, nous dirions aujourd’hui la conversion. Dans la droite ligne de la doctrine du Réveil du XIXe siècle, il considère que l’homme est pêcheur et qu’il doit pleurer sur ses péchés
1ère Conférence des Églises évangéliques du littoral méditerranéen, Chapelle du Riou, Cannes, 20 février 1867, président Léon Pilatte. Archives privées.. L’axiome posé, il examine, développe, envisage toutes les facettes possibles de cette conversion, y compris les pièges et les erreurs. « L’expérience individuelle rajeunit l’homme » écrit-il et cela inclut sa responsabilité dans le processus du Salut :
L’Esprit de Dieu consiste à ouvrir l’esprit de l’homme mais il souffle où il veut, comme il veut. Quand l’homme en est atteint, même petitement, même médiocrement, il s’ouvre par la méditation aux enseignements qui lui correspondent le mieux. Le chrétien assuré de la présence du Christ dans sa vie, au lieu d’être triste et découragé par les vicissitudes de la vie, les affrontera dans la joie
Charles Luigi, Hippolyte Draussin, Léon Pilatte, Œuvres choisies. Op. cit..
Si, pour Pilatte, « le Réveil est un passage de la mort à une vie renouvelée », il ne peut se faire sans préparation car il ne procède pas du miracle. Il faut enseigner, montrer, ouvrir la conscience, la mettre en condition de recevoir peut-être un jour ce souffle, l’expérience de la divinité. Car le Réveil de conversion surgit chez qui a certaines dispositions.
Mais le Réveil n’est pas qu’individuel, il peut surgir dans les assemblées lors de réunions : « Le nom de Réveil est aussi donné aux conversions en grand nombre car l’homme est impliqué dans ce processus de Réveil. Dans les assemblées, son aptitude à être saisi de ce qui le dépasse, son aptitude à la sympathie envers autrui, à la communion, entraînent la communauté à se laisser aller vers la Parole vivifiante et son rayonnement. [...] Si pasteur et troupeau vivent dans la même apathie spirituelle, c’est dans les réunions que le chrétien peut être saisi par la grâce et le pardon de ses péchés ». Toutefois, il se méfie des « ultra-spirituels » sans formation qui laissent la place aux caprices des hommes, ce qui est propice aux dérives. Aussi ces assemblées doivent-elles être encadrées par des hommes formés qui dirigent la séance tout en laissant une place à la spontanéité. Tout ne vient pas de celui qui préside, Dieu agit. Ainsi il admet que tel ou telle personne peut apporter un regard neuf, une pensée originale, un témoignage personnel utile à la communauté.
Il s’agit pour Pilatte, à chaque fois, d’un désir de renouveau qui est retour aux vérités bibliques. Il ne souhaite pas répudier le passé, au contraire, mais revenir aux vérités de l’Évangile, à sa saveur et à sa force, et, de ce fait, sortir d’une orthodoxie sèche et formaliste héritée du Siècle des lumières. Selon lui, les Églises officielles du XIXe siècle sont trop indolentes. La cause n’en est pas l’abandon des vérités ou la négligence des devoirs mais le déclin spirituel ; en conséquence, toute la vie chrétienne a perdu son élan et sa joie. Prédications usées, formules toutes faites, habitudes, tout a contribué à l’endormissement des fidèles car le pasteur ne renouvelle pas les vérités anciennes, ne sort pas des ornières, ne brise pas la routine, il n’étonne plus, voire ne scandalise ou n’inquiète plus. En un mot, nous dit Pilatte, le pasteur ou prédicateur doit mettre sens dessus-dessous une paroisse qui ne demanderait qu’à être laissée tranquille. Il signale que le Réveil peut aussi surgir de la rencontre avec un autre, conversation avec un pasteur mais aussi avec le plus obscur des paroissiens. L’expérience spirituelle fait partie des moyens de Réveil, mais « Si l’homme doit avoir conscience de ses péchés, penser toujours à se faire pardonner, prier pour se rapprocher de Dieu et se convertir, les sentiments qu’il éprouve ne doivent pas tous être attribués à Dieu. Il lui faut distinguer ce qui est de la grâce divine de ce qui est physiologiquement de la nature humaine »
Charles Luigi, Hippolyte Draussin, Léon Pilatte, Œuvres choisies, p. 180 ss..
La raison n’est pas exclue, loin de là. Il est méfiant devant les scènes d’exaltation de certaines factions du Réveil ; par contre, devant des expériences mystiques, il indique qu’il faut se montrer humble dans les descriptions de ces dernières ; l’homme réveillé a une prise de conscience réfléchie qui amène à Dieu. Il constate et ne nie pas la variété des apparitions, quoique beaucoup d’entre elles puissent être mises en doute, écrit-il ; en tout cas, il indique que chacun les reçoit selon sa culture et son environnement non sans souligner que l’homme qui a reçu une éducation religieuse conséquente peut discerner le vrai du faux, à condition de revenir sans cesse aux Écritures et de vérifier l’exactitude de ce qu’il ressent.
Léon Pilatte considère cependant que ce « Réveil surgira plus volontiers chez le protestant de naissance que chez le catholique romain de naissance […] ; l’habitude de considérer sa perdition ou son salut comme le résultat de sa libre détermination rend le protestant plus apte à répondre aux appels qui le mettent en demeure de prendre un parti décisif […]. Le catholique romain, quand on lui parle de conversion, il entend changement de religion »
Charles Luigi, Hippolyte Draussin, Ibid., p. 168.. Sujet majeur dans ses écrits, ses prédications et ses conférences, Pilatte en accepte bien sûr les influences : retour aux principales affirmations doctrinales de la Réforme du XVIe siècle, à la Discipline de l’Église réformée et à celle de l’Église vaudoise. On retrouve dans certaines de ses prédications la doctrine de Calvin sur le péché telle que décrite dans l’Institution de la Religion chrétienne dont il a assuré la traduction dans les années 1850, avant son départ pour Nice.
Il comprend donc ou assimile les enseignements reçus pour en faire quelque chose d’original. Pilatte est un penseur religieux en ce sens qu’il propose une réflexion sur l’homme dans son rapport avec Dieu, une réflexion formulée en écho à la Bible et qui, en même temps, se situe clairement et consciemment au sein de la problématique contemporaine de son époque. Il n’est donc pas, à proprement parler, un homme « formaté » par le Réveil.
Les questions sociales
Léon Pilatte prêche le christianisme comme seule solution de la question sociale : la Bible révèle que le chrétien est libéré, désaliéné par le Christ. Aucune doctrine, idéologie ou théorie ne pourrait jamais lui procurer le bonheur. L’erreur des doctrines communistes étant, selon lui, de croire que l’homme est naturellement bon et que seule la misère le pousse à la turpitude ou au crime. Sans nier les plaies de la société fustigées par les théoriciens du communisme, il estime que leurs théories ne procureront pas le bonheur car le mal est dans l’homme, et l’homme seul en est l’auteur. Aussi seul le Christ qui lave les péchés peut lui procurer le bonheur et la joie, seul le christianisme peut régénérer l’homme.
Cependant, s’il s’oppose à toute idée révolutionnaire, il comprend, voire admet la révolte des ouvriers et des petits employés et il estime que leur sort doit être amélioré. Mais, s’il considère la durée du travail trop longue et les salaires trop bas, c’est notamment pour que ces ouvriers puissent assumer les charges de leur famille, les bas salaires poussant leur femme à travailler au dehors au lieu de s’occuper de leurs enfants. Il est bien ici dans la pensée de son temps. Dans cette perspective, il propose la fondation de sociétés coopératives de consommation fournissant des marchandises à bas prix et le développement d’associations de secours mutuel pour améliorer leur vie ; il conclut aussi que les bénéfices des entreprises doivent être partagés avec les travailleurs, ce qui est plus novateur et se rapproche de ce que préconiseront peu après les chrétiens sociaux et notamment Charles Gide
Charles Gide, né à Uzès (Gard) le 29 juin 1847 et décédé à Paris en 1932, fut le dirigeant historique du mouvement coopératif français, le théoricien de l'économie sociale, le président du mouvement du christianisme social, fondateur de l’École de Nîmes et membre de la Ligue des droits de l'homme. Il est aussi l’oncle de l'écrivain André Gide., chantre des coopératives sociales d’entreprise.
Les questions de société
En 1878 a lieu le premier Congrès international du droit des femmes à Paris, Pilatte prend part au débat. Mais, tout en admettant l’égalité des sexes, sa position reste conservatrice : « si l’on trouve dans la Bible la subordination de la femme à son mari, il ne s’agit pas pour autant "d’infériorité de nature" mais d'"infériorité hiérarchique"
Charles Luigi, Hippolyte Draussin, Ibid., p. 431. ». L’homme est créé par Dieu pour exercer l’autorité, les droits de la femme sont donc limités par cette subordination (un propos que l’on qualifierait aujourd’hui de jésuitique). Pour ce qui est des femmes dans la prédication, il trouve dans la Bible plusieurs exemples de femmes ayant un rôle, et même un ministère, au sein de leur communauté ; il relève que l’apôtre Paul fait des exceptions lorsqu’il impose le silence aux femmes, allant jusqu’à admettre qu’elles peuvent prêcher... exceptionnellement.
Cependant, Pilatte ajoute que la famille sera détruite à cause de tous les moyens mis à la disposition de la femme pour qu’elle puisse travailler et notamment la création de crèches et de salles d’asile. À ses yeux, sous prétexte d’aide, ces innovations détruisent la cohésion familiale et « si la famille périt, tout chancelle dans la société humaine »
Charles Luigi, Hippolyte Draussin, Ibid., p. 425, 429.. Ces prétendues améliorations aggravent la condition humaine. La solution consiste à rémunérer le travail de l’ouvrier de manière à ce qu’il puisse subvenir correctement aux besoins de sa famille. Si Pilatte considère que la femme doit rester au foyer, son mari doit gagner suffisamment pour lui permettre de s’occuper des enfants et du bon maintien de la maisonnée. C’est dans l’air de ce temps qui considère que la jeune fille doit être une bonne épouse et une bonne mère. Il se moquera à plusieurs reprises des femmes qui évangélisent ou prennent la parole lors des réunions évangéliques.
Toutefois, le juillet 1879 dans L’Église libre, Pilatte se prononce pour le rétablissement du divorce invoquant Mt 5,32 et 1 Co 7,15. Il y voit un pas décisif et capital dans la voie d’une rupture complète et définitive avec Rome, puisque pour l’Église catholique le mariage est réglé par la seule loi religieuse et non par la société civile et qu’il est indissoluble. Il prend fait et cause pour les mariages mixtes protestant-catholique. À la fin du XIXe siècle, ces mariages mixtes sont moins rares qu’auparavant. La question avait été réglée par la Commission permanente qui estimait qu’aucun mariage mixte ne devait être béni par un pasteur, à moins d’un engagement préalable et formel pris par écrit par les deux futurs conjoints d’élever tous leurs enfants dans la religion réformée. Pilatte condamne l’intransigeance de ce texte qu’il assimile à l’intransigeance catholique, estimant que le point de vue théologique sur lequel la Commission s’est basée pour rédiger son texte est discutable et inconsistant et ne s’appuie sur aucun écrit biblique. Contre cette intolérance, souhaitant respecter la conscience et la liberté des jeunes gens, il propose que : « en cas de mariage mixte, le pasteur demandera aux futurs conjoints, ensemble, s’ils sont libres et s’ils entendent rester libres de tout engagement à l’égard de la religion de leurs enfants »
Charles Luigi, Hippolyte Draussin, Léon Pilatte, Œuvres choisies, op.cit. p. 351.. Cette règle sera appliquée dans l’Église évangélique vaudoise de Nice dès 1883 mais ces cas de figure restent rares.
À l’échelle nationale et internationale
Pilatte prend des risques, mais il semble qu’il n’en ait cure. Le 24 février 1871 dans L’Église libre, il écrit que « les peuples de Cochinchine et de l’Otaiti (sic) doivent être remis en possession d’eux-mêmes ». En 1871 la situation politique reste instable malgré l’armistice. La paix signée avec la Prusse après la défaite de la France, Mac-Mahon, succédant à Thiers, est élu président de la République par l’Assemblée nationale le 24 mai 1873. Avec l’aide d’Albert de Broglie, vice-président du Conseil, il entreprend de rétablir l’ordre moral en vue d’une troisième restauration monarchique avec pour objectif l’exaltation des valeurs du catholicisme et du conservatisme politique. Dès 1875, la gauche républicaine s’organise, en partie pour s’opposer à la prééminence politique et sociale des classes dirigeantes traditionnelles (aristocratie et grande bourgeoisie). André Encrevé écrit : « Implicitement, en effet, cet ordre moral inclut la restauration monarchique, le retour du roi sur le trône constituant en quelque sorte la clé de voûte du système »
Dominique Barjot, Jean-Pierre Chaline, André Encrevé, op.cit. p. 464.. Les partis se divisent sur la question cléricale. Après l’adoption de la constitution en 1875, les républicains remportent en 1876 les élections législatives. Conduite par Léon Gambetta, la Chambre des députés s’oppose à la politique du président de la République. Le 16 mai 1877, le président nomme un nouveau chef de gouvernement, Albert de Broglie, ancré à droite et conforme à ses vues politiques ; la Chambre est dissoute, et la campagne électorale commence, pour des élections prévues en octobre. À droite, Mac Mahon mène la campagne. L’agitation provoquée par cette campagne perdure tout l’été.
Léon Pilatte participe à la campagne des Républicains. Le 5 octobre 1877, dans un article de L’Église libre intitulé « les élections et le manifeste du maréchal de Mac Mahon », Pilatte appelle les protestants à voter « contre l’ennemi de la République ». Encore une intervention qui ne plaît guère à la droite et lui vaut des poursuites judiciaires. Le journal est saisi et Pilatte condamné le 31 octobre 1877 pour offense envers le président de la République à 1000 francs d’amende pour avoir employé les mots de « gouvernement des curés ». Toutefois, et en dépit d’une certaine remontée de la droite, les républicains remportent les élections et conservent la majorité à la Chambre, ce qui ouvre la voie à la « République des républicains », que Pilatte appelle de ses vœux depuis longtemps.
Conclusion : l’homme
Les opinions à son égard sont contrastées. Ce fut une personnalité hors du commun, peut-être même démesurée, riche et intrigante. Certains le disent d’un caractère absolu, autoritaire, tandis que d’autres, tel Draussin
Charles Luigi, Hippolyte Draussin, op.cit.., le décrivent comme un homme bienveillant, cordial, respectueux, ce que ses lettres corroborent. C’est un ami fidèle et attentif, toujours préoccupé par le devenir des suffragants qu’il a reçus à Nice ainsi que de leur santé. Il donne des conseils par exemple pour que les prédicateurs ménagent leur voix
ATV, Lettres de Léon Pilatte, 1856-1872 et lettre du 7 octobre 1856 à Meille.. Le journal Le Nouveau Cettois du 1er juillet 1879 relate avec étonnement que Pilatte fit la célébration funèbre de son ami, l’imprimeur Victor-Eugène Gauthier au seuil du cimetière, Gauthier ne voulant qu’un culte ne soit donné sur sa tombe, sa volonté étant ainsi respectée. Cependant, on ne peut que constater que Pilatte est en butte à toutes sortes de difficultés relationnelles. Il doit souvent s’expliquer sur ses écrits, ses affirmations, ses procédés. Mais lorsqu’il laisse entrevoir ses sentiments, on découvre un homme attentif au bien-être de ses amis.
Tous lui reconnaissent des discours et des prédications d’une puissance peu commune. Possédant à fond la rhétorique du discours, dans une langue châtiée, sachant moduler sa voix, varier le ton, s’animant ou au contraire s’apaisant quand il faut faire appel à l’émotion, c’est un orateur hors pair. Sans aucun doute sa liberté de parole, son esprit d’indépendance lui valurent quelques inimitiés. Il est effectivement réfractaire à toute forme d’autorité, c’est un passionné, parfois excessif. Il a des idées sur tout, y compris sur la taille des oliviers qui se trouvent à l’école Sainte-Philomène. Il est souvent en avance sur son temps (l’indépendance des colonies) tout en gardant sur certains sujets (les femmes) des idées très conservatrices. Quand on conteste ses activités, ses idées et ses engagements politiques, il donne sa démission, ce qui lui est arrivé à plusieurs reprises. Il est particulièrement attaché à son indépendance et, quand il sera inscrit au rôle de la Table vaudoise en tant que pasteur émérite, il le soulignera : il ne se sent guère assujetti à rendre des rapports sur ses activités. Mais en dépit de maladresses, d’une santé précaire, d’une fatigue chronique, il trouve son énergie dans la mission dont il se sent investi, l’évangélisation ; il assume de ce fait tous ses échecs. C’est aussi un homme généreux : quand l’Église de Nice a des difficultés financières, il renonce à son salaire. Rappelons qu’il a hérité d’une fortune conséquente à la mort de son épouse.
À l’aube de sa vieillesse, son frère aîné César le rejoint. En 1885, il participe à l’impression de Souvenir du 2e centenaire de la Révocation de l’Edit de Nantes, 1865-1885
Paris, Fischbacher, 1885.. Mais sa santé de plus en plus précaire l’oblige à se rendre en cure à Vichy en 1886. En 1889 il entreprend un voyage au Lautaret, en passant par Vichy et Paris. Il trouve encore le temps de traduire un livre : L’oppression des provinces baltiques. Appel à l’honneur du protestantisme par un habitant de ces provinces
Léon Pilatte, L’oppression des provinces baltiques appel à l’honneur du protestantisme par un habitant de ces provinces, Paris, Fischbacher, 1890.. En 1891 il se rend une dernière fois à Vichy où il est atteint d’une « attaque d’apoplexie » (on appelait ainsi soit l’infarctus soit l’hémorragie cérébrale) qui le rend hémiplégique. À force de volonté il recouvre l’usage d’une main et de la parole. Il regagne Nice mais au début de l’année 1893 son état s’aggrave. Il meurt le 31 mars 1893, un Vendredi saint.
Il est inhumé dans le caveau familial situé dans le carré protestant du cimetière du Château. Selon ses volontés, il eut un enterrement de la plus grande simplicité et il est désigné sur son tombeau par les simples initiales L.P., suivies des dates de naissance et de décès. Son ami le docteur Murray Mitchell présida son enterrement où seul l’Évangile fut annoncé selon sa volonté.
Il reste bien des interrogations à propos de Léon Pilatte. Comme indiqué au début de cet article, il détruisit toutes ses archives avant sa mort. Fut-il franc-maçon ? On peut se poser la question et, pour y répondre, il faudrait interroger les archives des loges. Au XIXe siècle la maçonnerie est très présente dans le pays niçois où il existe deux loges. Dans la décennie 1860 le pays niçois compte environ 300 maçons, principalement des entrepreneurs, des négociants, des professions libérales et des militaires. Les maçons sont aussi actifs dans la presse et la vie politique locales. Nombre de ses relations le sont : André Verany dont il fait l’éloge, ainsi qu’Aloys Funel de Clausonnes qui quitte sa loge pour la Ligue patriotique de Nice et dirige le quotidien antibois puis niçois Le Phare du Littoral. Le sont aussi Jules Gilly maire de Nice en 1886 (il quitte la franc-maçonnerie à la chute de l’Empire) et beaucoup d’hivernants aisés britanniques, sans oublier Garibaldi.
Il garda les idéaux de sa jeunesse tout au long de sa vie. Son engagement n’est cependant pas une fermeture car il fréquente des hommes qui semblent être loin de ses convictions religieuses lorsque ceux-ci se trouvent être de bonne foi. Il est ouvert aux religions monothéistes comme en attestent divers articles et l’on note un profond respect pour tout homme de bien, de quelque religion qu’il soit. Il semble toutefois que ce soit plus un créateur, un fondateur (comme on peut le constater : ses journaux, l’École Sainte-Philomène, ses conférences…) qu’un gestionnaire.
Il fut également un homme d’affaires et un gestionnaire avisé.
Dans quelle mesure fut-il influencé par l’évangélisme américain ?
la tradition réformée demeurait la référence théologique de base pour nombre d'églises «historiques» (presbytérienne, congrégationaliste, baptiste).
L’héritage ?
Un bâtiment : le temple devenu salle de vente, la Fondation de l’Asile évangélique, (aujourd'hui la Fondation gère une maison de retraite, une maison d'accueil spécialisé et un foyer logement), sans oublier l’Église réformée de Nice fondée en 1902, par son fils Édouard, médecin, avec l’appui d’Hippolyte Draussin, l’ami et collaborateur de Léon Pilatte. Après cette scission, l’Église vaudoise a perduré jusqu’en 1939 quand elle dût quitter la France suite à la déclaration de guerre.
Excursus
Le Concordat signé le 26 messidor an X (15 juillet 1801) par le Premier consul Bonaparte et le pape Pie VII, compte 39 articles auxquels, le 18 germinal an X (18 avril 1802), s’ajoutent, pour les cultes réformé et luthérien, 44 articles organiques Le décret du 17 mars 1808, la loi du 8 février 1831 et l’ordonnance du 25 mars 1844 régleront le culte israélite. Si le Concordat concerne, au départ, la seule religion catholique avec laquelle il institue des relations particulières, l’État lui retire certaines prérogatives : il s’attribue des charges comme la tenue de l’état civil, l’instruction et l’assistance. C’est aussi un traité d’alliance basé sur le fait que « la religion catholique apostolique et romaine est la religion de la grande majorité des citoyens français ». Au retour des Bourbons en 1814, la Charte constitutionnelle de Louis XVIII fait du catholicisme « la religion de l’État ». Quelques années plus tard, la charte est révisée le 14 août 1830 par Louis-Philippe, et la religion catholique redevient la religion de la majorité des Français. En son article 5, la Charte indique que chacun professe sa religion avec une égale liberté, et obtient pour son culte la même protection. Si, dans le cadre du Concordat et des articles organiques, les cultes protestants minoritaires sont reconnus et bénéficient de structures matérielles leur offrant une assise juridique, dont l’établissement public du culte, ce dispositif ne restaure pas l’organisation presbytéro-synodale des Réformés. Le Concordat instaure donc un régime de tolérance religieuse, mais pas de liberté religieuse. Comme il est aisé de l’imaginer, dès l’origine, ce système est diversement apprécié et porte en germe les conflits postérieurs.
Myriam A. ORBAN
L. Pilatte est en 1888 l’un des fondateurs avec le chirurgien, adjoint du maire Honoré Sauvan, futur député centre-droit, futur ministre, Édouard Joseph Auguste Grinda, (1866-1958), du quotidien de tendance républicaine L’Éclaireur de Nice.
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