Résumé Cet article propose une étude exhaustive de la formule du chapitre XVIII du Prince : « les hommes en général jugent davantage d’après les yeux que d’après les mains » (li uomini in universali iudicano più alli occhi che alle mani)....
moreRésumé
Cet article propose une étude exhaustive de la formule du chapitre XVIII du Prince : « les hommes en général jugent davantage d’après les yeux que d’après les mains » (li uomini in universali iudicano più alli occhi che alle mani). Loin d’y voir seulement un lieu commun moral sur la superficialité humaine, l’article montre que Machiavel transforme un motif ancien de vérification concrète en instrument d’analyse politique. À partir de la fable de la grive, de Pulci, du sonnet adressé à Giuliano de’ Medici et des lettres de chancellerie, les « mains » ne désignent pas seulement le toucher ou l’épreuve empirique, mais les actes effectifs, les opérations et les pratiques qu’il faut surveiller. Dans le Prince, ce motif reçoit une inflexion décisive : les « mains » deviennent les actions réelles du prince, souvent violentes ou frauduleuses, que seuls quelques-uns éprouvent directement, tandis que le vulgo demeure prisonnier de l’image publique du pouvoir.
L’article analyse ainsi la distinction entre vulgo et pochi comme deux régimes d’expérience politique : le grand nombre voit ce que le prince paraît être, tandis que quelques victimes ou adversaires sentent ce qu’il est. Cette dissociation permet au pouvoir de maintenir séparés l’ordre des apparences et celui des actes. Contre l’optimisme antique de Cicéron et de Sénèque, selon lequel le temps finit par dissiper les masques, Machiavel suggère que le masque politique peut durer si le prince maîtrise les conditions de la perception. L’étude élargit alors la formule à une théorie du gouvernement des perceptions : le prince ne se contente pas de dissimuler ; il organise ce que les sujets voient, croient et estiment. La stima, comprise comme évaluation sensible du pouvoir, naît moins d’un raisonnement que d’une saisie visuelle, affective et immédiate. L’analyse de La Mandragore radicalise encore ce déplacement : même l’expérience directe peut être fabriquée par un dispositif scénique. Enfin, à partir de Cesare Borgia et de Ferdinand d’Aragon, l’article montre que Machiavel pense moins une simple politique des apparences qu’une politique des apparitions, réglant le rythme, la succession et la réception des effets visibles. Le chapitre XVIII apparaît ainsi comme le lieu d’une véritable psychologie politique des collectifs, où le pouvoir se conserve en agissant non seulement sur les choses, mais sur leur apparition publique
Abstract
This article offers a comprehensive study of the famous sentence from chapter XVIII of The Prince: “men in general judge more by the eyes than by the hands” (li uomini in universali iudicano più alli occhi che alle mani). Rather than treating it as a mere moral commonplace on human superficiality, the article argues that Machiavelli transforms an older topos of concrete verification into an instrument of political analysis. Drawing on the fable of the thrush, Pulci, Machiavelli’s sonnet to Giuliano de’ Medici, and his chancery correspondence, the article shows that the “hands” do not simply refer to touch or empirical testing, but to effective actions, operations, and practices that must be watched. In The Prince, this motif undergoes a decisive shift: the “hands” become the real actions of the prince, often violent or fraudulent, directly experienced only by a few, while the vulgo remains confined to the public image of power.
The article therefore interprets the distinction between vulgo and pochi as two regimes of political experience: the many see what the prince appears to be, whereas a few victims or adversaries feel what he is. This dissociation enables power to keep appearances and actions politically separated. Against the ancient optimism of Cicero and Seneca, according to which time eventually unmasks false appearances, Machiavelli suggests that the political mask can endure if the prince controls the conditions of perception. The article then broadens the formula into a theory of the government of perception: the prince does not merely conceal; he organizes what subjects see, believe, and esteem. Stima, understood as a sensory evaluation of power, arises less from rational judgment than from an immediate visual and affective apprehension. The analysis of Mandragola further radicalizes this claim by showing that even direct experience can be staged and produced. Finally, through the examples of Cesare Borgia and Ferdinand of Aragon, the article argues that Machiavelli develops not merely a politics of appearances, but a politics of apparitions, regulating the rhythm, sequence, and reception of visible effects. Chapter XVIII thus emerges as the site of a genuine political psychology of collective perception, in which power is preserved not only by acting upon things, but by governing their public appearance.